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Les défis posés par les Big Tech aux pouvoirs publics ? Quelle régulation, quelle politique industrielle ? (1/2)

L’intervention de Jean Tirole à l’occasion de l’Investment Forum de BNPP AM qui s’est tenu à Paris le 12 novembre justifie les trois articles réalisés pour présenter ses travaux. Fidèle à la rigueur scientifique et aux qualités pédagogiques qui ont fait sa renommée, le Professeur Tirole a, dans un premier temps, analysé les imperfections de marché sous le prisme des grandes entreprises technologiques pour s’interroger ensuite sur les politiques industrielles à mettre en œuvre en Europe dans un contexte d’asymétrie d’information.

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L’intervention de Jean Tirole à l’occasion de l’Investment Forum de BNPP AM qui s’est tenu à Paris le 12 novembre justifie les trois articles réalisés pour présenter ses travaux. Fidèle à la rigueur scientifique et aux qualités pédagogiques qui ont fait sa renommée, le Professeur Tirole a, dans un premier temps, analysé les imperfections de marché sous le prisme des grandes entreprises technologiques pour s’interroger ensuite sur les politiques industrielles à mettre en œuvre en Europe dans un contexte d’asymétrie d’information.

Dans cet article et le suivant, nous allons essayer, modestement, de présenter les points saillants de son exposé. Le lecteur désireux d’aller plus loin sur ces sujets et bien d’autres pourra lire avec profit (et plaisir) l’ouvrage de Jean Tirole Economie du bien commun paru aux Presses universitaires de France (Puf).

  • Les spécificités des Big Tech du point de vue de l’économie industrielle
  • Démantèlement, politique antitrust : difficultés pratiques

Doit-on (peut-on) réguler les Big Tech ?

Qu’ils soient regroupés sous l’acronyme GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) ou sous l’appellation un peu plus large Big Tech, la montée en puissance des grands groupes technologiques a changé le paysage économique et modifié la vie quotidienne. Cette « révolution numérique » a même généré sa contre-révolution, ou tout au moins un retour de bâton, baptisé « Techlash » en anglais, avec des appels au démembrement, au contrôle accru, à la taxation.

Ces entreprises présentent effectivement quelques caractéristiques qui les rapprochent des monopoles naturels (économies d’échelle, effets de réseau) mais leur mode de fonctionnement est nouveau, ce qui nécessite une approche nouvelle. En particulier, il n’est pas possible de définir une régulation par les prix ou les marges dans le secteur des nouvelles technologies comme on peut le faire pour les monopoles dans les services d’intérêt public (ou biens communs) où l’accès au réseau est payant. Cette différence est importante et peut justifier le recours à une législation antitrust. Le fait qu’il s’agisse d’entreprises internationales alors qu’il n’existe pas de régulateur mondial est un autre point crucial.

Une fois au sommet, toujours au sommet

De leur côté, ces entreprises se défendent d’être des monopoles en disant que n’importe qui peut devenir le prochain géant et les remplacer. Selon la théorie des « marchés contestables », les entreprises déjà présentes sur le marché ne cessent pas d’innover pour se préparer à l’arrivée de nouveaux entrants. En pratique, personne ne vient les défier et cette compétition pour le marché, qui en théorie limite les prix et favorise l’innovation, n’existe pas.

Par ailleurs, la théorie des marchés contestables ne peut s’appliquer que si l’accès au marché est libre. Les événements survenus ces dernières années montrent que c’est rarement le cas : la firme dominante peut adopter des comportements prédateurs ou mettre en place des systèmes limitant l’intérêt pour l’utilisateur de recourir à d’autres entreprises (services intégrés).

Peu de place pour les nouveaux arrivants

En outre, les barrières à l’entrée sont très fortes sur des marchés où la donnée est la « matière première ». Un nouvel entrant ne pourra pas facturer les publicités au même prix que l’acteur dominant puisqu’il touche par définition moins d’utilisateurs qui sont, de surcroît, moins bien identifiés. Par ailleurs, les requêtes faites par les utilisateurs améliorent la plateforme en fournissant de nouvelles informations si bien que la taille est, ici aussi, cruciale. Un nouvel entrant se trouve dans une situation où il facture moins cher la publicité aux annonceurs tout en fournissant un service moins efficace que l’entreprise dominante.

Faut-il démanteler les Big Tech ? Quelle politique antitrust ?

La première question est d’identifier ce qui constitue, pour ces entreprises, leur « installation essentielle » stable (stable essential facility, généralement les infrastructures de production) qui ne doit pas être touchée par le démantèlement et les activités en aval de la chaîne de valeur (souvent les activités de distribution). Dans le cas des anciennes industries (téléphone, électricité, réseau ferroviaire), cette question ne posait pas de problème particulier. Aujourd’hui, nous sommes en présence de technologies qui évoluent rapidement et où la frontière entre infrastructures et services est brouillée et mouvante du fait de profits et de coûts croisés.

La régulation de la collecte et du contrôle des « données » est aussi capitale. Elle est compliquée par le fait que, pour les Big Tech, le recueil des données est le résultat d’autres activités.

Ces diverses constatations imposent d’envisager un processus de régulation du marché et de protection du consommateur ainsi que la responsabilisation du régulateur. Il faut que l’autorité antitrust donne son avis, soit composée d’experts et améliore sans cesse sa connaissance de l’industrie. Elle doit en particulier être capable de juger si des acquisitions ont du sens du point de vue de la stratégie de l’entreprise ou sont, au contraire, destinées à éliminer la concurrence.

Jauger la logique d’acquisitions

Dans le domaine des industries numériques, les géants ont régulièrement acquis ces dernières années des entreprises opérant sur des marchés similaires ou adjacents aux leurs ainsi que des entreprises prometteuses sur des segments nouveaux. La société dans son ensemble n’a certainement pas d’intérêt à voir une innovation confisquée aux premières phases de son développement.

Face aux difficultés pour le régulateur d’évaluer les tenants et les aboutissants de ces opérations financières, il pourrait être opportun de renverser la charge de la preuve pour qu’il incombe à l’entreprise acheteuse de démontrer que l’acquisition n’a pas pour but de « tuer la concurrence ». Au-delà de ces approches, il est impératif que les politiques de règlementation soient plus « agiles » et capables d’anticiper et d’imaginer de nouveaux instruments face à des entreprises qui évoluent très vite. Il convient ici de rappeler qu’une régulation intelligente n’empêche pas l’innovation.


Partie 2/2 :  Une régulation européenne du pouvoir de marché des Big Tech est-elle envisageable ?


Lire aussi :

Introduction aux travaux de Jean Tirole (1/3)

Il y a des marchés parfaits comme il y a des poissons volants (2/3)

Jean Tirole – Pourquoi et comment réglementer ? (3/3)


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Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur à la date de publication. Elles émanent des informations disponibles et sont susceptibles de changer sans préavis. Les équipes de gestion peuvent avoir des opinions différentes et prendre des décisions d’investissement autres en fonction des clients.

 

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