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Introduction aux travaux de Jean Tirole (1/3)

Dans cet article, Investors’ Corner présente les travaux et les réflexions du prix Nobel Jean Tirole, l’un des principaux intervenants du Forum de l’investissement 2019 de BNP Paribas Asset Management sur le thème des phénomènes de rupture dans l'économie des superstars. C’est la partie 1 de notre série en trois parties.

Dans cet article, Investors’ Corner présente les travaux et les réflexions du prix Nobel Jean Tirole, l’un des principaux intervenants du Forum de l’investissement 2019 de BNP Paribas Asset Management sur le thème des phénomènes de rupture dans l'économie des superstars. C’est la partie 1 de notre série en trois parties.


Une œuvre vaste récompensée par le Prix Nobel

Le professeur Jean Tirole a reçu en 2014 le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, dit « Prix Nobel d’économie », pour « son analyse du pouvoir de marché et de la régulation ». La Banque de Suède résume ainsi les travaux qui l’ont amenée à distinguer le professeur Tirole.

« Si les marchés sont dominés par un petit nombre d’entreprises sur lesquelles ne s’exerce aucune réglementation, il en résulte souvent des conséquences négatives pour la société dans son ensemble. Les prix peuvent atteindre des niveaux qui ne peuvent être justifiés et les nouveaux entrants n’ont pas accès au marché. Depuis le milieu des années 80, Jean Tirole a développé une théorie cohérente qui montre, entre autres, que la règlementation doit être adaptée aux spécificités de chaque industrie. En s’appuyant sur la théorie de jeux et d’autres théories, il a également proposé un cadre général pour établir des réglementations et l’a mis en œuvre dans plusieurs industries (banque, télécommunication, …). »

L’œuvre du Professeur Tirole est vaste, et fort heureusement pour la science économique, encore en devenir. C’est par commodité qu’elle est souvent réduite à ses aspects, bien sûr fondamentaux, d’économie industrielle et de réglementation des marchés. Elle fait aussi une large part aux marchés financiers et à la formation des bulles sur les actifs ou encore à l’économie comportementale et à la théorie des jeux.

Pour cette modeste initiation à la pensée de Jean Tirole, il nous a paru utile de commencer par rappeler comment il envisage le marché dans le cadre de ses travaux. Un second article sera consacré au pouvoir de marché et un troisième aux moyens de réguler ce pouvoir de marché.

L’article Hommage à Jean Tirole publié par la Direction des études économiques de BNP Paribas, partenaire de longue date de la Toulouse School of Economics, fondée par Jean-Jacques Laffont et présidée par Jean Tirole, présente un panorama plus complet de ses travaux. Son discours de réception du prix Nobel explique plus particulièrement comment les politiques publiques peuvent corriger les défaillances des marchés, ce qui suppose aussi, pour un spécialiste de l’économie industrielle, de s’intéresser au cheminement des entreprises vers l’équilibre de marché qui s’est établi.

Définissons « le marché »

Dans son ouvrage Théorie de l’organisation industrielle[1], Jean Tirole souligne la difficulté empirique qu’il y a à définir un marché en écrivant que « la notion de marché est loin d’être simple,… [si] la définition d’un marché ne saurait être trop étroite, la définition ne doit pas être [non plus] trop large. La « bonne » définition dépend de l’usage qui en sera fait. Il n’y a pas de recette facile pour définir un marché ». Au-delà de cette plaisante réflexion, l’idée est de décrire une norme (que l’on pourrait présenter comme un idéal-type au sens de Max Weber) pour examiner, ensuite, comment et pourquoi la réalité s’écarte de cette référence.

Au sens économique, un marché est le lieu où se rencontrent une offre et une demande, où s’établissent des contrats (qui peuvent porter sur les quantités, la qualité ou le prix) et où se concluent des échanges.

En économie industrielle, il convient aussi, pour rester pertinent, de définir « l’étendu d’un produit », c’est-à-dire ses caractéristiques qui font que les biens entre eux ne sont pas parfaitement substituables mais similaires[2]. En pratique, il faut s’intéresser à l’organisation de la production qui va influer sur la nature du marché. En raison des spécificités sectorielles, il s’agit aussi souvent d’adopter une approche au cas par cas pour étudier la concurrence. L’organisation industrielle s’intéresse donc à des équilibres partiels et non à l’équilibre général, cher aux macroéconomistes.

L’idéal-type d’un marché est le concept de « concurrence parfaite » et cette norme s’éloigne très rapidement dès lors que les produits proposés ne sont pas identiques. Elle devient inaccessible quand sont énoncés les six postulats que doit satisfaire une situation de concurrence parfaite : Atomicité des agents ; Homogénéité des produits ; Absence de barrières à l’entrée et à la sortie ; Transparence de l’information ; Mobilité des facteurs de production ; Coûts de transaction nuls. En termes plus simples (et un peu caricaturaux), il y a une infinité d’agents (producteurs et consommateurs) qui échangent librement et avec un profit nul un seul produit dont ils connaissent le prix et la qualité. Sachant que la théorie économique suppose la rationalité des agents, c’est-à-dire que chacun va agir au meilleur de son intérêt, Arrow et Debreu ont démontré en 1954 qu’il existe un système de prix qui équilibre l’offre et la demande compte tenu des dotations initiales de chacun et dans un environnement certain.

Idéal, optimal, environnement certain… Ces conditions sont indispensables à la construction des modèles et des théories économiques qui permettent d’appréhender la réalité mais n’ont pas l’ambition de la reproduire. Remettre en cause les conclusions sous prétexte que les hypothèses sont irréalistes, c’est ne pas comprendre l’essence du travail des économistes.

Les mécanismes de marché

Un marché est constitué de produits similaires, de producteurs qui les proposent à la vente, de consommateurs qui souhaitent les acquérir et d’un mécanisme qui permet la rencontre des acheteurs et des vendeurs. Il est indispensable d’organiser cette rencontre.

Soit le marché ouvre une fois par jour, soit en continu toute la journée. Le premier cas a été théorisé par l’économiste français Léon Walras en 1874. Un secrétaire de marché annonce des prix, par exemple à la baisse. Dès qu’un acheteur accepte ce prix, les annonces se font à la hausse jusqu’à trouver un vendeur. Le processus (« tâtonnement ») se poursuit jusqu’à un prix où la somme des achats est égale à la somme des ventes. Les échanges se font sur ce dernier prix. Il existe une version où les annonces se font sur les quantités. Un prix d’achat et un prix de vente sont proposés en réaction et c’est seulement à ce moment que l’annonceur (ou appelant) précise s’il est vendeur ou acheteur de la quantité. Dans cette version, dite de Marshall, le prix est fonction de la quantité annoncée. Dans la version de Walras, la quantité est fonction du prix annoncé.

Les intervenants sur le marché

Pour conclure cette introduction, il faut présenter les intervenants sur ces marchés, c’est-à-dire les entreprises et les consommateurs. L’économie industrielle s’intéresse en effet à leurs interactions permettant d’une part aux entreprises d’élaborer leur stratégie et, d’autre part, aux pouvoirs publics de mettre en place des politiques de règlementation pour corriger les imperfections de marché.

L’entreprise

Selon Jean Tirole, « une entreprise doit être capable de produire (ou vendre) plus efficacement que ne le pourraient ses parties constituantes en agissant séparément ». Une entreprise doit optimiser en permanence pour maximiser son profit (ou minimiser ses pertes), mettre en œuvre différentes combinaisons d’activité, s’adapter à son environnement. Ce comportement peut l’amener à rechercher un pouvoir de marché allant jusqu’au monopole ou à profiter des interactions avec les autres producteurs pour s’inscrire dans un oligopole. Le profit étant défini comme l’écart entre le chiffre d’affaires et les coûts engagés (fixes et variables), sa maximisation suppose de minimiser les coûts sous la contrainte de la fonction de production (pour vendre, il faut produire un bien ou un service). La fonction de coût d’une entreprise est la donnée clé de l’économie industrielle.

Le consommateur

Ici, c’est la fonction de demande qui est cruciale. Elle reflète le comportement du consommateur qui, en tenant compte de sa contrainte budgétaire, maximise sa satisfaction en achetant. Ce comportement a un effet sur le prix d’équilibre et donc sur le chiffre d’affaires de l’entreprise. La fonction de demande est déterminée par un « prix de réserve » au-dessus duquel le consommateur a décidé qu’il n’achèterait pas. Si ce prix est proposé, le consommateur A achète ; si le prix est inférieur A et B, qui a un « prix de réserve » inférieur, achètent et A voit sa satisfaction (son bien-être) augmenter. Plus le prix est bas, plus nombreux et contents sont les consommateurs. Le « surplus social » augmente.

Le bien-être social est défini comme la somme de ce surplus social et du profit. Jean Tirole conclut son discours de réception du Prix Nobel par une belle déclaration : « la première mission de l’économiste est de chercher à rendre ce monde meilleur ». Nous allons voir dans nos prochains articles comment se définissent les imperfections de marchés qui peuvent limiter le bien-être social et comment il est possible de les corriger. Les notions économiques présentées dans cette note seront utilisées.


[1] The Theory of Industrial Organization, The MIT Press, 1988. Editions Economica, 1993, pour la version française

[2] Par exemple définir, selon les cas, si une chemise et un tee-shirt sont similaires (ce sera alors le même marché) ou s’il faut considérer deux marchés distincts.

*Lire aussi : Il y a des marchés parfaits comme il y a des poissons volants / Jean Tirole - Pourquoi et comment réglementer ? (Partie 3) / Firmes superstars : concentration du pouvoir hors de contrôle ? / Le renforcement des oligopoles à l'origine des maux des économies développées ?
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Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur à la date de publication. Elles émanent des informations disponibles et sont susceptibles de changer sans préavis. Les équipes de gestion peuvent avoir des opinions différentes et prendre des décisions d’investissement autres en fonction des clients.

 

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