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Risque carbone : un danger réel

Si le consensus admet que les activités humaines sont la principale source du changement climatique, le secteur pétrolier s’acharne à rechercher des réserves fossiles de plus en plus difficiles d’accès et coûteuses. Pour l’investisseur, le « risque carbone » est la certitude croissante que ces réserves resteront en grande partie inexploitées.

risque carbone

Si le consensus admet que les activités humaines sont la principale source du changement climatique, le secteur pétrolier s’acharne à rechercher des réserves fossiles de plus en plus difficiles d’accès et coûteuses. Pour l’investisseur, le « risque carbone » est la certitude croissante que ces réserves resteront en grande partie inexploitées.

L’origine anthropique du changement climatique est largement admise1. Le rythme actuel d’émission de gaz à effet de serre (GES) n’est pas tenable et les mesures de lutte contre le changement climatique prises à ce jour sont jugées insuffisantes2. Si rien n’est fait, les températures moyennes mondiales devraient augmenter d’environ 6°C, alors qu’une hausse de 2°C aurait déjà des conséquences catastrophiques3.

Le consensus dans la communauté scientifique considère que la concentration de GES dans l’atmosphère ne doit pas dépasser 450 ppm4 si l’on veut limiter l’augmentation des températures à 2°C maximum5. Or, la combustion de l’intégralité des réserves prouvées de pétrole, de gaz et de charbon aboutirait à une concentration de GES dans l’atmosphère bien supérieure à ce maximum. L’humanité dispose donc d’un « budget carbone » limité, ce qui signifie que certains actifs fossiles risquent de ne jamais être exploités en cas de baisse de la demande ou de durcissement de la réglementation visant à réduire les émissions de GES. Le « think tank » Carbon Tracker Initiative (CTI) appelle ces actifs à risque les « Stranded Assets », une notion que l’on pourrait traduire par les actifs à risque carbone et qui signifie que la valorisation de ces actifs, en particulier les réserves pétrolières, est vulnérable et représente un « risque carbone » potentiel pour les investisseurs, notamment dans une perspective de long terme.

Les investisseurs responsables cherchent à juste titre à obtenir des éléments d’appréciation de l’intégration du risque carbone dans la stratégie des compagnies pétrolières. Notre propre équipe de recherche ESG/ISR s’inscrit dans cette démarche et salue l’ouverture au dialogue dont font preuve les plus grandes sociétés du secteur. Comment ces sociétés justifient-elles donc l’absence de risque carbone dans la valorisation de leurs réserves ?

L’environnement : l’écran de fumée de l’industrie

De nombreuses sociétés pétrolières soulignent que les réserves de charbon, qui correspondent à deux tiers du « stock » mondial de carbone, représentent un risque beaucoup plus élevé que celles de pétrole. Certaines sociétés déclarent avoir réduit leur exposition au risque carbone potentiel du pétrole en se positionnant également sur le gaz naturel, dont la teneur en carbone est inférieure de 20 % à celle du pétrole et dont la demande est bien orientée. Les sociétés indiquent en outre qu’elles réduisent leur empreinte carbone, notamment en diminuant le torchage[6], en accroissant l’efficacité énergétique de leur process industriel et en proposant des biocarburants et des énergies renouvelables.

Ces arguments ne nous paraissent pas convaincants. L’industrie place toutes les énergies sur le même plan alors qu’elles ne sont pas nécessairement substituables entre elles. En effet, le pétrole est principalement destiné au transport alors que le charbon et le gaz servent essentiellement à la production d’électricité. Les mesures des pétroliers en faveur de produits à moindre teneur en carbone restent très marginales. Enfin, opposer la teneur en carbone des réserves de charbon à celle des réserves de pétrole n’est pas pertinent : le pétrole concentrant 56 % des investissements totaux dans l’énergie d’ici à 2030[7], il est logique que le débat sur le risque carbone se concentre avant tout sur ce secteur.

Les réserves improductives sont déjà une réalité

Fait important, de nombreux actionnaires s’inquiètent de la tendance du secteur à ignorer le risque carbone et à détruire de la valeur en engageant de grosses dépenses pour des projets pétroliers improductifs. Les projets de Shell dans l’Arctique ont ainsi englouti 5 milliards de dollars US sans qu’aucune goutte de pétrole n’en soit sortie. Total a récemment annoncé l’abandon du projet canadien de sable bitumeux de Jocelyn. En 2009, le groupe avait déclaré que, à 95 dollars le baril de pétrole, le projet était viable, et que son intention était d’y investir 7 milliards d’euros.[8] –Avant même l’effondrement des prix du pétrole Brent et WTI, tombés à moins de 50 dollars le baril le projet avait été abandonné.

Au cours des 20 dernières années, alors que le prix du pétrole était multiplié par cinq, le retour sur capitaux employés de l’industrie s’est stabilisé aux alentours de 10 %[9] sous l’effet de la complexité croissante des projets d’exploration et de production pétrolière et donc des coûts de plus en plus lourds. Le coût moyen d’un projet pétrolier en amont est ainsi passé de 1 milliard de dollars au début des années 1990 à plus de 5 milliards aujourd’hui.

Si cette tendance se poursuivait alors que le prix du baril stagne ou continue de baisser, le retour sur capitaux employés pourrait s’effondrer. Certains projets pétroliers très complexes et coûteux pourraient être abandonnés faute de rentabilité suffisante. Cette destruction de valeur affecterait certainement les actions du secteur. Dans son rapport de juin 2014[10], l’Agence Internationale de l’Energie souligne que le scénario de 450 ppm menace environ 300 milliards de dollars d’investissements en énergies fossiles ; il nous semble dès lors légitime de demander aux sociétés pétrolières de prouver la résilience de leurs projets au risque carbone.

Malgré une mobilisation politique encore indécise, les décisions iront dans le bon sens

 Le plafond des 450 ppm nécessite un consensus politique international fort de lutte contre le changement climatique. A défaut, les sociétés pétrolières resteront convaincues qu’il n’y aura pas de décarbonisation de l’économie et donc aucune baisse de la demande. Or, l’industrie semble unanimement douter de la conclusion d’un tel accord.

Malgré le récent accord sur le climat entre les Etats-Unis et la Chine, il nous paraît actuellement peu vraisemblable que la prochaine COP[11] qui se tiendra à Paris en décembre 2015 débouche sur un consensus sur des mesures mondiales contraignantes de lutte contre le changement climatique. Des mesures unilatérales de restriction des émissions de CO2 ou de gain d’efficience énergétique semblent plus probables. Cela pourrait affecter les prévisions de la demande énergétique et donc menacer le secteur pétrolier dans son ensemble.

L’industrie semble minorer l’influence de l’opinion publique sur les décideurs politiques. Pourtant, si l’acceptabilité sociale de certains projets risqués, coûteux et/ou très polluants tels que les projets de sables bitumineux ou les projets dans l’Arctique se dégradait sévèrement ou si l’opinion publique devenait beaucoup plus sensible à la question du changement climatique, les responsables politiques pourraient décider de prendre davantage au sérieux les souhaits des électeurs et légiférer dans le sens d’une lutte efficace contre le changement climatique.

La communication actuelle des sociétés pétrolières ne permet pas aux investisseurs d’évaluer correctement la résilience dont celles-ci feraient preuve en cas d’instauration de mesures efficaces de lutte contre le changement climatique. Or, c’est bien là que se situe l’essentiel du risque carbone, même si l’industrie ne semble pas y porter l’attention nécessaire.

Une plus grande ouverture serait souhaitable

Les sociétés pétrolières semblent avoir une confiance aveugle dans leur modèle de croissance et négliger la probabilité de voir se mettre en place un accord mondial et efficace de lutte contre le changement climatique. Or, des mesures crédibles de lutte contre le changement climatique sont inévitables. A mesure que l’impact du changement climatique se matérialise, la probabilité de réglementation contraignante augmente. La question est de savoir quand certaines réserves seront jugées obsolètes.

En tant qu’investisseur à long terme, nous ne pouvons pas rester passifs. Nous avons le devoir de protéger le capital de nos clients. Nous sommes favorables à toute initiative visant à obtenir auprès des sociétés dans lesquelles nous investissons des informations nous permettant d’affiner notre analyse et de mieux évaluer le risque. La pérennité et la rentabilité de nos investissements en dépendent. Nous encourageons les autres investisseurs à nous rejoindre dans cette approche, les gouvernements à lutter efficacement contre le changement climatique et l’industrie pétrolière à prendre la mesure du risque carbone.

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[1] IPCC, 2013: Summary for Policymakers. In: Climate Change 2013: The Physical Science Basis. Contribution of Working Group I to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change [Stocker, T.F., D. Qin, G.-K. Plattner, M. Tignor, S.K. Allen, J. Boschung, A. Nauels, Y. Xia, V. Bex and P.M. Midgley (eds.)]. Cambridge University Press, Cambridge, United Kingdom and New York, NY, USA
[2] Idem.
[3] Idem.
[4] ppm : particules par millions. Quantité d'une substance contenue dans un million d'unités d'une autre substance (en l’occurrence GES dans l’atmosphère).
[5] Idem. IPCC (2013).
[6] Le torchage consiste à brûler les rejets de gaz naturel associés au pétrole extrait des gisements pétroliers.
[7] AIE, 2014: Perspectives énergétiques mondiales
[8] 8 janvier 2015
[9] Kepler Cheuvreux: ‘Delivery matters’, Janvier 2014, p.11
[10] AIE, 2014: Perspectives énergétiques mondiales
[11] Conférence des Parties de la Convention cadre des Nations Unies

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