Afrique du Sud : ne nous réjouissons pas trop vite…

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Surprise : Cyril Ramaphosa a remporté la présidence du Congrès national africain (African National Congress ou ANC). Son champ d’action sera limité tant que Jacob Zuma restera Président de l’Afrique du Sud et que les alliés de ce dernier garderont la main sur les différentes branches du pouvoir.

La déception sera grande si le camp « réformateur » de Ramaphosa n’apporte pas d’autres bonnes nouvelles (parmi les mesures – mentionnées ci-après – qu’il prévoit de mettre en place, aucune n’est facile à mettre en œuvre).

Il y a quelques semaines, The Economist faisait état, en Une, de la situation apocalyptique de l’Afrique du Sud. Cela a été, pour de nombreux traders, le signe qu’il était temps d’examiner les positions longues en actifs sud-africains. Récemment, les habitants du pays ont appris ce qui représente pour eux la meilleure des nouvelles depuis des années : l’élection à la tête du parti au pouvoir de Cyril Ramaphosa, candidat « pro-marché », avec         52 % des suffrages.

Durant la course à la présidence, le rand et les obligations sud-africaines ont fortement augmenté. En effet, cette monnaie vaut actuellement 12,3 dollars américains (contre 14,5 en novembre, et s’est appréciée de 7,0 % au cours des cinq jours précédant l’élection). En outre, le taux des emprunts d’État à 10 ans est passé de presque 9,5 % en novembre à 8,7 %. Si Nkosazana Dlamini-Zuma, qui était candidate pour succéder à son mari, avait gagné, on aurait assisté à une baisse douloureuse. Avec cette victoire, le prix des actifs se maintient au contraire aux alentours de son niveau actuel pour le moment.

Peut-on être durablement optimiste quant au futur de l’Afrique du Sud ?

  • Pour que ces niveaux perdurent, il faut cependant que le nouveau pouvoir soit en mesure de mettre un terme à la longue liste des problèmes économiques :
  • taux de chômage atteignant un sommet historique de 27,7 % au dernier trimestre (graphique 1)
  • persistance d’une forte inflation en dépit d’une croissance économique à bout de souffle (graphiques 2 et 3)
  • manque d’investissements étrangers directs
  • sapement systématique des fondements d’institutions telles que le Trésor et l’administration fiscale

Graphique 1 : Taux de chômage en Afrique du Sud

Source: Haver Analytics, South African Reserve Bank, Bureau of Economic Research, BNP Paribas Asset Management, données au 31/10/2017

Graphique 2 : Croissance du PIB réel de l’Afrique du Sud

Source: Haver Analytics, South African Reserve Bank, Bureau of Economic Research, BNP Paribas Asset Management, données au 05/12/2017

Graphique 3 : Inflation en Afrique du Sud – effective/attendue

Note : Anticipations au troisième trimestre 2017. Source: Haver Analytics, South African Reserve Bank, Bureau of Economic Research, BNP Paribas Asset Management, données au 22/11/2017

Quels sont les obstacles ?

Le fait que les six premiers postes exécutifs de l’ANC se répartissent à parts égales entre le camp « réformateur » de Ramaphosa et la « captation de l’état » du clan de Zuma, assombrit l’espoir d’une issue heureuse. Si cette division se retrouve au sein du prochain Comité exécutif national, dont la composition sera bientôt définie, le programme « réformateur » pourrait se heurter à de sérieux obstacles.

De plus, Zuma restera président jusqu’aux prochaines élections prévues en 2019. Il représente donc un second centre de pouvoir qui peut nommer les ministres du Cabinet et bloquer la mise en œuvre de réglementations. Au fond, les marchés financiers s’interrogent fortement (à juste titre selon moi) sur la capacité de Ramaphosa à redresser la situation dans des conditions aussi difficiles.

Par conséquent, juger sur les actes et non sur les paroles devrait désormais être la règle pour évaluer les progrès de Ramaphosa. La lune de miel devrait être de courte durée : Moody’s a placé la note de l’Afrique du Sud sous surveillance et le compte à rebours des 90 jours a commencé. Une révision à la baisse ferait sortir le pays du « World Government Bond index ».

Le Trésor doit présenter un budget le 21 février prochain. Les marchés financiers voudront que des changements soient apportés dès le début de l’année et dans la perspective de la présentation du budget. Reste à voir si Ramaphosa comprend l’urgence de la situation, l’ANC ayant péché sur ce point lorsque Zuma était à la tête du pays.

Six mesures pour convaincre les marchés financiers

Que peut faire le camp des « réformateurs » pour convaincre les marchés financiers qu’il est là « pour de vrai » ? Les mesures suivantes peuvent être utiles à cet effet :

  • Éviction de Zuma par le président de l’ANC à l’aide du Comité exécutif national – en janvier ou peu de temps après. Il a fallu neuf mois au Comité exécutif national pour provoquer le départ prématuré de Thabo Mbeki après sa défaite à Polokwane en 2007-2008
  • Nomination par Ramaphosa du nouveau chef de la « National Prosecuting Authority » ou NPA (et peut-être d’autres unités de la justice pénale comme « The Hawks », surnom de la « Directorate for Priority Crime Investigation [DPCI] », direction chargée des enquêtes sur les crimes prioritaires). La NPA dispose de pouvoirs constitutionnels en matière d’engagement de poursuites dans le cas d’affaires de corruption (visant, par exemple, Zuma et consorts) et se veut indépendante, du moins en théorie
  • Engagement de réformes à effet immédiat. Par exemple, refuser de considérer l’énergie nucléaire comme une solution énergétique et abroger la Charte minière préjudiciable à l’industrie minière
  • Remaniement de la direction et des conseils d’administration des entreprises publiques comme Eskom, South African Airways, etc. Cette mesure serait bénéfique sur le plan budgétaire étant donné l’alourdissement des passifs éventuels de ces entreprises
  • Remplacement des hauts responsables au sein de différents ministères (ressources minérales, développement, entreprises publiques et énergie) qui comptent tous des alliés de Zuma dans leurs effectifs
  • Changement de leadership au sein des institutions clés telles que le Trésor et l’administration fiscale sud-africaine (dans l’idéal, avant la présentation du budget). Cela enverrait un signal positif fort indiquant que l’ère de la mainmise sur le pays est révolue

À l’évidence, aucune de ces mesures n’est facile à mettre en œuvre. Et plus cela prendra du temps, moins les marchés financiers seront enclins à se montrer patients avec l’Afrique du Sud.

Marina Chernyak

Emerging Markets Economist

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