Conflit commercial sino-américain : une trêve temporaire mais les risques ont changé

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Lors du sommet du G20 le 1er décembre, la Chine et les États-Unis ont convenu d’une trêve temporaire dans leur guerre commerciale. Les États-Unis ont accepté de maintenir les droits de douane sur 200 milliards de dollars d’exportations chinoises à 10 % pendant 90 jours supplémentaires pour permettre des négociations, ce qui signifie que les droits de douane américains ne passeront pas à 25 % au 1er janvier 2019 comme cela avait été précédemment annoncé. De son côté, la Chine a accepté d’accroître ses achats de produits agricoles, industriels et énergétiques américains pour réduire son excédent commercial avec les États-Unis et poursuivre l’ouverture de son marché.

Cependant, le risque d’une augmentation des droits de douane sur les produits chinois persiste : en cas d’absence d’accord entre les deux parties dans les prochains 90 jours, les droits de douane de 10 % passeront à 25 %.

Impact à court terme

Cette trêve a provoqué une hausse de soulagement des marchés internationaux. Mais il est difficile d’imaginer une résolution quelconque à court terme des divergences fondamentales entre la Chine et les États-Unis, qui couvrent l’économie, l’idéologie politique et la sécurité nationale. Les États-Unis sont en outre en train d’achever leur examen de sécurité nationale des importations automobiles, qui se traduira probablement par de nouvelles menaces de droits de douane ou de quotas sur les importations européennes.

Pour la Chine, ce soulagement des marchés boursiers pourrait permettre un rebond de certains secteurs durement touchés par le conflit commercial depuis le mois de juin, dont notamment l’électronique et les équipements connexes, l’automobile et l’informatique. Le secteur financier et les grandes capitalisations pourraient eux-aussi bénéficier d’une amélioration du sentiment des marchés. Mais la promesse de M. Xi d’ouvrir encore plus le marché chinois de l’internet pourrait peser sur le sentiment à l’égard des valeurs chinoises du secteur de l’informatique et des technologies de l’information.

La trêve devrait également être bénéfique à court terme pour le renminbi, bien que la possibilité de nouveaux droits de douane mettra probablement un frein à toute velléité de remontée significative. Nous nous attendons désormais à ce que la parité CNY-USD fluctue entre 6,85 et 6,95 jusqu’au début de l’année prochaine, lorsque l’arrivée potentielle de capitaux supplémentaires dans les portefeuilles, résultant de l’ajout de titres chinois à l’indice MSCI EM et de l’inclusion des bons et obligations de l’État chinois à l’indice Bloomberg/Barclays Aggregate Bond, stimulera probablement le renminbi. Le marché estime que plus de 200 milliards de dollars pourraient ainsi se diriger vers la Chine suite à l’intégration d’actifs chinois dans ces indices.

Sur quoi portent les négociations ?

Les prochains 90 jours devraient être marqués par d’intenses négociations entre la Chine et les États-Unis sur la liste de 140 demandes diverses que le Trésor américain a soumis à la Chine cet été. Cette liste contient des points faciles à résoudre, la Chine ayant déjà indiqué qu’elle était en mesure de répondre rapidement à 40 % des exigences américaines (probablement sur les importations chinoises de produits américains et les aspects d’accès à son marché). Mais les États-Unis feront probablement pression sur la Chine concernant les autres 40 % qu’elle avait indiqué pouvoir satisfaire au fil du temps (concernant vraisemblablement les JV et les transferts de technologie forcés). La Chine a également indiqué qu’elle ne changerait pas de position sur les 20 % restants (qui portent probablement sur les politiques industrielles et technologiques de Pékin).

L’attitude de la Chine vis-à-vis des négociations semble s’être récemment assouplie. Lors du salon Shanghai Imports Expo du mois dernier, le président Xi a promis de durcir la réglementation applicable à la protection de la propriété industrielle et d’augmenter considérablement les amendes en cas d’infraction. En réponse aux plaintes concernant le soutien public déloyal des industries chinoises, Pékin a récemment commencé à travailler sur un plan d’action visant à réformer les entreprises publiques conformément au cadre de neutralité concurrentielle préconisé par l’OCDE.

Bien que les pressions américaines pourraient avoir joué un rôle dans l’évolution de la position chinoise, la Chine est peut-être aussi en train de réaliser qu’une protection accrue de la propriété intellectuelle, une réforme de ses entreprises publiques et un arrêt des transferts de technologie forcés vont de plus en plus dans le sens de ses propres intérêts. Compte tenu du développement rapide de produits chinois exclusifs, la protection de la propriété intellectuelle et l’amélioration de la compétitivité de ses entreprises publiques aideraient certainement la Chine à promouvoir l’innovation locale et à réaliser son objectif de devenir une puissance technologique d’ici 2020. Il existe donc un espoir plus important que les États-Unis et la Chine trouvent un terrain d’entente sur ces questions épineuses dans le cadre de leurs négociations.

Les risques n’ont pas disparu, ils ont changé

Cependant, ces évolutions positives ne suffiront pas à mettre fin à la guerre commerciale, qui reflète en réalité les divergences de politique économique et d’idéologie politique entre les deux pays, ainsi que leurs préoccupations de sécurité nationale. Le cessez-le-feu sur les droits de douane ne fera que déplacer l’impact du conflit commercial du niveau macroéconomique (volatilité des marchés) au niveau microéconomique (secteur des technologies).

Dans le cadre de ses sanctions, concernant d’abord ZTE puis maintenant Fujian Jinhua (une start-up de puces mémoire financée par l’État chinois, qui est accusée par Washington d’avoir volé des secrets commerciaux à une société américaine, Micron Technologies), Washington a fait la preuve de sa capacité à mettre fin rapidement et efficacement à l’activité de grandes entreprises chinoises. Cela pourrait remettre en cause toutes les ambitions chinoises en matière de semi-conducteurs et mettre en danger les grandes sociétés chinoises des télécommunications, dont notamment Huawei.

La volonté des États-Unis de fermer Huawei est d’autant plus forte qu’il s’agit d’un concurrent de premier plan dans la technologie 5G. En réponse à cette menace, la Chine pourrait recourir à des « options nucléaires », à savoir frapper les entreprises américaines qui exercent des activités en Chine par des barrières réglementaires et autres barrières commerciales invisibles. La trêve du conflit commercial ne fait pas disparaître ce risque : elle est susceptible d’apporter un répit temporaire aux marchés financiers, mais ne met pas fin à la rivalité sino-américaine en vue d’une dominance économique et technologique.

Les États-Unis sont également en train d’intensifier leurs efforts pour restreindre l’accès des entreprises chinoises aux technologies américaines sensibles. Une nouvelle loi, appelée « Foreign Investment Risk Review and Modernization Act (FIRRMA) » [loi sur l’examen des risques liés à l’investissement étranger et sur la modernisation] a ainsi été adoptée mi-octobre. Elle élargit et renforce les attributions du Comité sur l’investissement étranger aux États-Unis, un comité intergouvernemental présidé par le Département du Trésor américain qui examine et autorise l’investissement étranger direct dans des entreprises américaines du point de vue de la sécurité nationale.

Le Département du Trésor américain commence tout juste à rédiger les règles d’application du FIRRMA. On peut donc s’attendre à un régime de surveillance de plus en plus rigoureux des futurs investissements chinois dans des entreprises américaines du secteur de la technologie et d’autres secteurs.

Le Congrès a également récemment resserré le régime de contrôle des exportations américaines, dans le souci de limiter l’accès des entreprises et gouvernements étrangers aux technologies sensibles.

Quelles alternatives pour la chine ?

Sachant que l’incertitude externe a toutes les chances de perdurer, Pékin continuera probablement d’essayer de résister à la guerre commerciale de l’intérieur, en s’efforçant notamment de relancer son économie intérieure. La Chine a encore de nombreuses options de politique à sa disposition, dont notamment :

  • Injection de liquidités supplémentaires par le biais de facilités d’emprunt (prêts à moyen terme (MFL), engagements de prêt complémentaires (PSL), etc.) et baisse des réserves obligatoires, voire des taux directeurs
  • Désengorgement du mécanisme de transmission monétaire (dans lequel les banques rechignent toujours à prêter les fonds injectés sur le marché interbancaire par la Banque populaire de Chine), en abaissant les préférences de risque des banques par un élargissement des garanties et une baisse des taux d’intérêt des facilités d’emprunt
  • Recours à des directives administratives fixant des objectifs de prêts bancaires pour le secteur privé et les petites et moyennes entreprises (déjà en cours)
  • Augmentation des dépenses d’infrastructures en autorisant les collectivités locales à rechercher des financements sur les marchés de capitaux par le biais d’obligations dédiées (« Special Purpose Bonds ») (déjà en cours)
  • Assouplissement de la politique budgétaire par le biais 1) de réductions supplémentaires de l’impôt des particuliers, 2) d’allègements fiscaux supplémentaires pour les exportateurs, 3) de subventions à la vente de biens de consommation, 4) d’une réduction de la charge fiscale des entreprises, concernant par exemple la TVA ou les cotisations obligatoires de sécurité sociale et 5) d’incitations fiscales pour l’achat de voitures et/ou d’un resserrement des normes d’émissions pour accélérer le remplacement des vieilles voitures
  • Assouplissement des restrictions sur le marché immobilier
  • Assouplissement des nouvelles réglementations applicables à la gestion d’actifs en vue de stabiliser l’activité du système bancaire parallèle et donc la croissance financière globale
  • Dépréciation autorisée du renminbi sur la base des forces du marché, la Banque populaire de Chine n’intervenant que pour ralentir le rythme de baisse

Quelle est la suite pour les états-unis ?

La trêve commerciale peut être considérée comme une victoire pour les différents camps de l’administration Trump. Le directeur du Conseil économique national Larry Kudlow et le secrétaire d’État au Trésor Steven Mnuchin ont été les plus sensibles aux répercussions économiques et boursières négatives des droits de douane, et seront soulagés du report d’une nouvelle escalade dans le conflit commercial, qui laisse le temps d’organiser des négociations supplémentaires. Le représentant américain au commerce Robert Lighthizer, le secrétaire d’État au commerce Wilbur Ross, et le directeur du Conseil national du commerce Peter Navarro estimeront que les 90 jours de trêve représentent une durée suffisamment courte pour continuer de faire peser la menace des droits de douane sur les négociateurs chinois.

Les 90 jours de fenêtre de négociation attestent également d’un certain apprentissage au sein de l’administration, ou tout au moins d’un poids accru de Lighthizer, Ross et Navarro dans ces négociations par rapport aux discussions de l’été avec le président de la commission européenne Jean-Claude Juncker. Le cadre de travail qui est ressorti de celles-ci repoussait les droits de douane américains sans pour autant spécifier de délai pour la fin des négociations. Cette absence de délai a amené les représentants les plus durs de l’administration Trump à penser que les représentants officiels européens faisaient exprès de traîner dans les négociations.

Le président Trump a lui aussi manifesté une certaine frustration quant à la lenteur apparente des négociations avec l’UE.

Le fait que le président Trump ait été disposé à accepter une trêve à court terme laisse à penser que la menace des droits de douane est en train d’inciter la Chine à envisager une modification de son régime de protection de la propriété industrielle et de ses pratiques en matière de transferts de technologie. La question de savoir si cette perception est justifiée reste ouverte. Rien n’indique non plus dans le dénouement du G20 que Trump soit prêt à abandonner l’idée que les droits de douane constituent un atout précieux dans les négociations commerciales. Il doit cependant y avoir un certain soulagement que la Chine ait fait preuve d’une souplesse suffisante pour permettre à l’administration de reporter la hausse des droits de douane prévue pour le 1er janvier.

Le risque d’une escalade supplémentaire du conflit commercial a probablement pesé sur le marché boursier américain, que le président Trump considère comme l’un des indicateurs majeurs de la réussite de ses politiques économiques. De plus, même si ce n’est pas son cas, ses conseillers économiques ont certainement conscience qu’un certain nombre d’indicateurs économiques se sont affaiblis ces derniers temps, les premières indications du quatrième trimestre laissant présager un ralentissement de la croissance du PIB à près de 2,5 % en base annuelle. Une escalade de la guerre commerciale au 1er janvier aurait augmenté la probabilité que ce ralentissement de la dynamique économique se poursuive en 2019.

Alors qu’une menace de droits de douane s’estompe, une autre se profile à l’horizon

Enfin, la trêve avec la Chine offre au département américain du commerce la possibilité de conclure dans les meilleurs délais son examen des risques de sécurité nationale liés aux importations automobiles au titre de la section 232 du Trade Expansion Act.

Il est prévu que cet examen et les éventuelles recommandations correspondantes soient terminés au plus tard mi-février, mais certaines indications laissent à penser que ce travail touche à sa fin. Le département du commerce conclura probablement que les importations automobiles affaiblissent le tissu industriel des États-Unis et constituent par conséquent une menace pour la sécurité nationale, et devrait donc recommander une combinaison de droits de douane et de contingents.

Les véhicules européens pourraient ne bénéficier que d’une exemption provisoire de ces mesures, pour laisser le temps à des négociations limitées dans le temps d’arracher des concessions à l’UE. Un aspect important de ces négociations reste toutefois le fait que les exigences spécifiques des États-Unis en matière de commerce automobile n’ont pas encore été clarifiées.

Pour lire plus d’articles de Chi Lo, cliquez ici > ou de Steven Friedman, cliquez ici >


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Investir dans les marchés émergents ou dans des segments de marché spécialisés ou restreints peut présenter une volatilité supérieure à la moyenne en raison de la forte concentration de leurs positions, d’un degré d’incertitude plus élevé reflétant le manque d’informations disponibles, de leur liquidité plus faible ou de leur sensibilité plus grande à l’évolution du contexte de marché (social, politique et économique).

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Chi Lo

Senior Economist for China

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