Évolution de la politique commerciale américaine au deuxième trimestre 2018

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Conformément à nos attentes, les tensions commerciales se sont nettement intensifiées au deuxième trimestre.

Contestation des règles du commerce international

Après l’adoption de ses mesures fiscales en décembre et février, l’administration Trump s’est attelée, fin mars, à la mise en œuvre de sa politique « America First » en matière d’immigration et de commerce international, avec de premières mesures qui doivent entrer en vigueur dans les prochaines semaines.

Alors que de nombreux analystes voyaient dans le discours offensif de l’administration Trump sur le commerce une tactique de négociation, nous l’avons pris au pied de la lettre. Depuis quelque temps, l’administration s’est lancée dans un processus de contestation des règles du commerce international et de révision des accords commerciaux afin de réduire le déficit commercial et de revitaliser le secteur manufacturier des États-Unis. La renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (Aléna) avec le Canada et le Mexique a été engagée assez vite l’an passé, mais les investisseurs ont pu interpréter le retard dans l’instauration de droits de douane comme le signe d’un exécutif faisant plus de bruit que de mal.

Dans les faits, l’administration Trump a cependant suivi une procédure juridique de manière à pouvoir recourir aux pouvoirs spécifiques conférés au président en vertu de la loi de 1974 sur le commerce et de celle de 1962. Ce n’est qu’au cours des derniers mois que cette procédure est arrivée au stade de la prise de décisions en matière de taxes douanières.

De nombreuses initiatives depuis avril

Depuis le commentaire que nous avons rédigé en avril, l’administration Trump a pris les initiatives suivantes :

  • En mai, elle a de nouveau utilisé l’article 232 pour lancer une enquête sur les importations automobiles européennes aux États-Unis. Elle a menacé d’imposer des droits de douane de 20 % sur la totalité des véhicules assemblés en Europe et importés sur le sol américain si l’Union européenne (UE) ne réduisait pas ses taxes douanières. La Commission européenne a réagi en brandissant la menace d’appliquer en représailles des droits de douane sur près de 300 milliards de dollars d’exportations américaines.
  • Le 1er juin, les États-Unis ont mis fin aux exemptions provisoires en imposant des droits de douane sur l’acier et l’aluminium importés du Canada, du Mexique et de l’UE, avec pour motif que l’enquête diligentée au titre de l’article 232 avait conclu que ces importations risquaient de porter atteinte à la sécurité nationale. Les partenaires commerciaux ont riposté en annonçant l’instauration de droits de douane sur une série de produits américains. Les taxes européennes sont entrées en vigueur le 1er juillet.
  • En juin, les discussions sur les propositions d’amendements à l’Aléna ont achoppé à la dernière minute, car le Canada et le Mexique ont rejeté l’ajout d’une clause crépusculaire.
  • Fin juin, le sommet du G7, qui s’est tenu dans la région de Charlevoix au Canada, s’est terminé par une volte-face du président Trump. Ce dernier a retiré à la dernière minute son soutien au communiqué qui stipulait que les dirigeants du G7 « reconnaissent l’importance d’un système commercial international fondé sur des règles et continuent à lutter contre le protectionnisme ».
  • Le 6 juillet, les États-Unis ont instauré des droits de douane de 25 % sur une première liste de produits chinois importés d’une valeur totale de 34 milliards de dollars (avec 16 milliards de dollars d’importations chinoises supplémentaires à l’étude), à la suite du mémorandum du 22 mars qui demandait au représentant américain au commerce (USTR) d’envisager un relèvement des taxes sur certains produits chinois. Cette initiative est la conséquence directe des conclusions de l’enquête au titre de l’article 301 sur les pratiques de la Chine en matière de transfert de technologies et de propriété intellectuelle, qui, de l’avis du représentant au commerce, « dévalorisent les investissements et les technologies des États-Unis et affaiblissent la compétitivité globale des entreprises américaines ». Pékin avait menacé de prendre des mesures de rétorsion immédiates et d’annuler la totalité de ses concessions antérieures. En retour, le président Trump a brandi la menace de taxer 200 milliards de dollars d’importations chinoises supplémentaires.
  • Le mémorandum signé par Donald Trump demandait également que le secrétaire au Trésor propose des mesures imposant des restrictions aux sociétés chinoises qui souhaitent investir dans des entreprises américaines opérant dans des secteurs ou développant des technologies jugés stratégiques par les États-Unis. Fin juin, la Maison blanche a confirmé que les investissements d’entreprises étrangères dans des secteurs, infrastructures et technologies sensibles aux États-Unis seraient soumis à la surveillance du Comité sur les investissements étrangers aux États-Unis (CFIUS), dont les attributions sont renforcées.

Des risques de conflits commerciaux sous-évalués

À ce jour, nous pensons que les marchés financiers ont sous-évalué les risques afférents à une escalade des tensions commerciales. Leur scepticisme initial à l’égard de ce scénario s’appuyait sur l’absence de détails concrets des premières mesures de l’administration Trump, leur propension à prévoir des délais d’application et leur souplesse de mise en œuvre. Les États-Unis pensaient peut-être que leurs partenaires feraient des concessions (Donald Trump a d’ailleurs déclaré que « les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner »). Cependant, au vu du rejet des exigences américaines et de l’entrée en application des mesures de représailles, l’argument selon lequel l’administration Trump poursuit une stratégie consistant à brandir la menace de droits de douane sans pour autant la mettre à exécution semble devenu trop optimiste.

Par ailleurs, les coûts économiques et politiques de la stratégie de l’administration Trump ont été faibles jusqu’à présent. Les marchés d’actions ont peu réagi (jusqu’ici), les indicateurs économiques sont restés solides et la popularité de Donald Trump au sein de son électorat apparaît renforcée, ce qui donne à penser qu’il est peu probable que son administration change de cap, du moins jusqu’aux élections de mi-mandat.

Que recherche l’administration Trump ?

Sur les plans économique et géopolitique, l’administration cherche à :

  1. inverser la tendance à la délocalisation et à encourager une relocalisation de la production sur le sol américain
  2. rétablir et renforcer le leadership des États-Unis dans les secteurs porteurs des hautes technologies.

Cependant, Donald Trump semble considérer que le commerce international est un jeu à somme nulle où les perdants sont les pays qui affichent des déficits. Il estime également que les déficits américains sont la preuve des pratiques commerciales déloyales et déséquilibrées de certains pays.

Certains responsables de l’administration américaine semblent clairement n’avoir qu’une compréhension limitée des règles de fonctionnement du commerce international contemporain, car l’instauration de nouveaux droits de douane risque d’avoir des effets très perturbateurs sur les chaînes d’approvisionnement mondiales intégrées. De plus, ils ne paraissent guère comprendre que le déficit commercial américain est le reflet d’un excès de consommation et d’une insuffisance de l’épargne domestique. Enfin, ils ne reconnaissent pas qu’une politique d’accroissement du déficit du budget fédéral aura pour corollaire d’aggraver les déséquilibres commerciaux.

« America First » et « rêve chinois » : deux visions en conflit

Néanmoins, l’administration Trump a raison quand elle déclare que, de par leur déficit, les États-Unis se trouvent dans une position de force car ils peuvent imposer des droits de douane sur un éventail de produits plus vaste que celui que peuvent cibler la Chine ou l’UE. Cependant, l’UE paraît accorder plus d’importance à la préservation du système du commerce international fondé sur des règles et géré par l’OMC qu’aux exigences de Donald Trump. Quant à la Chine, elle n’a montré aucune intention de faire des concessions sur ses plans de développement à long terme. En d’autres termes, le programme commercial « America First » est en conflit direct avec le « rêve chinois ».

Il est à noter que 70 % des 1 333 premiers produits chinois menacés par des droits de douane américains relèvent de secteurs inscrits dans la stratégie « Made in China 2025 » de Pékin. Ce plan vise à développer les industries de haute technologie et à haute valeur ajoutée du pays en vue de les hisser au meilleur niveau mondial. Il y a donc lieu de penser que ce sont des enjeux stratégiques à plus long terme qui conduisent l’administration américaine à rechercher des mesures commerciales susceptibles de limiter la menace concurrentielle future du secteur technologique chinois.

L’heure de vérité pour les négociations

Les négociations sont donc parvenues à un stade critique. Elles se solderont par un succès ou par une guerre commerciale lancée par les États-Unis. L’UE et la Chine ont souvent indiqué qu’elles ne mettraient pas en place de nouveaux droits de douane, mais elles n’ont guère hésité à riposter aux taxes américaines. Par ailleurs, leurs droits de douane semblent tout particulièrement destinés à porter préjudice à d’importants bastions républicains et à soutenir les démocrates lors des élections de mi-mandat de novembre.

Nul doute que la Chine et l’UE forgeront l’espoir que toute initiative de l’administration Trump en direction de droits de douane plus généralisés (ou vers un retrait unilatéral de l’Aléna) poussera le Congrès à agir pour amender les lois sur le commerce en vue de reprendre les pouvoirs conférés à l’exécutif après 1945.

Cette éventualité (ainsi que toute menace par le Congrès de bloquer le programme législatif de l’administration) devrait limiter les risques de scénarios de politique commerciale extrêmes. En outre, le risque de mesures parlementaires visant à limiter les prérogatives de l’administration en matière de commerce augmentera probablement l’an prochain, au vu des résultats électoraux récents et des sondages qui prédisent une importante « vague » démocrate aux élections de mi-mandat.

En termes d’investissement, nous anticipons désormais une escalade des tensions commerciales au cours des prochaines semaines, justifiant une réexposition à la duration des obligations nominales du Trésor américain. Pour les mandats qui autorisent l’usage d’options, nous avons acheté à des fins de protection des options d’achat hors de la monnaie sur des contrats à terme sur bons du Trésor américain.

*Cet article a été publiée pour la première fois dans le document « Inflation Linked Bond Outlook » (Juin 2018)


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