Gouvernement Trump : l’affaire Carrier et ses implications

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  • La décision de Carrier Corporation de limiter la délocalisation de ses activités au Mexique est clairement une bonne nouvelle pour les travailleurs concernés, mais elle soulève plusieurs questions plus importantes quant à la politique interventionniste de l’administration Trump pour empêcher ces délocalisations vers des pays à main-d’œuvre bon marché.
  • En particulier, l’implication de la nouvelle administration– et les tweets récents de Trump – marquent une volonté d’influer fortement sur les décisions des entreprises.
  • Le périmètre d’intervention pourrait s’accroître avec le temps : l’administration cherchera peut-être demain à réduire l’embauche de travailleurs étrangers.
  • La perspective d’un interventionnisme croissant des pouvoirs publics risque d’affecter la confiance des entreprises, leurs investissements et leurs embauches.

Trump « le Pragmatique » ou de Trump « le Populiste »

Depuis l’élection américaine, beaucoup d’encre a coulé sur qui de Trump « le Pragmatique » ou de Trump « le Populiste » finira par gouverner ? Cette réflexion peut être utile, et personnellement, je m’y suis livré pour imaginer ce qui peut se passer pendant les quatre (ou huit) prochaines années. Donald Trump va-t-il mettre en place les politiques chères à son électorat, au risque qu’elles s’avèrent inefficaces, voire qu’elles nuisent à l’économie ? Ou au contraire, doit-on considérer ses propos de campagne comme une posture ou une tactique de négociation qui aura finalement peu d’impact sur les politiques réellement mises en œuvre ?

Les résultats des politiques de Trump « le Pragmatique »

Un des problèmes avec cette réflexion est qu’elle tend à assimiler Trump « le Pragmatique » à une issue politique favorable. En pratique, rien ne dit que ce sera le cas : des mesures jugées très pragmatiques par le Président Trump peuvent finir par donner de piètres résultats. Par exemple, l’intervention du nouveau gouvernement dans les projets de délocalisation au Mexique de Carrier Corporation. Je suis totalement conscient que la décision de finalement maintenir une partie de ces emplois dans les usines de l’Indiana est une annonce très favorable pour les travailleurs concernés. Cependant, bon nombre d’éléments dans cette affaire méritent d’être soulignés, notamment parce que Donald Trump considère certainement que son intervention est bénéfique et incarne un projet pragmatique encourageant les entreprises à ralentir, stopper, voire inverser la délocalisation des emplois dans le secteur manufacturier.

L’affaire Carrier

Premièrement, l’affaire Carrier laisse à penser que le gouvernement Trump est prêt à se servir de tous les moyens en sa possession pour dissuader les entreprises de délocaliser. Les tweets de Donald Trump parlent d’eux-mêmes : « Toute entreprise qui quitte notre pays pour un autre, licencie ses employés, monte une nouvelle usine ailleurs et pense ensuite qu’elle pourra revendre ses produits chez nous sans représailles ni conséquence se trompe gravement ! » Dans le cas particulier de Carrier, sa maison-mère United Technologies tire une partie non négligeable de ses revenus de contrats avec le gouvernement. Dans ce contexte, on peut considérer que la décision de réduire les délocalisations est un prix raisonnable à payer pour entretenir une bonne relation avec la nouvelle administration. Les moyens de pression varieront en fonction des cas, mais il ne faut pas s’attendre à ce que Donald Trump prenne des gants dans son combat pour limiter les délocalisations d’emplois. De son point de vue, c’est ce qu’il appelle des « négociations efficaces ».

Deuxièmement, la négociation est un processus à double sens, et nous ne devons pas sous-estimer les moyens de pression des entreprises pour soutirer des concessions au gouvernement. Donald Trump a besoin de montrer que sa lutte contre les délocalisations donne des résultats, et ce besoin fournit aux entreprises leur propre pouvoir de négociation. Dans le cas que nous évoquons ici, la presse a révélé que le gouvernement de l’État de l’Indiana avait fourni des avantages financiers pour convaincre Carrier de préserver des emplois sur place. Ce type de négociation n’est pas rare : les gouvernements d’États concluent souvent des accords financiers avec les entreprises pour qu’elles maintiennent des emplois ou renoncent à des délocalisations. Cependant, la volonté affichée de la nouvelle administration ouvre un boulevard aux entreprises pour négocier des ressources financières qui proviennent des contribuables, dans le cadre d’un processus qui restera probablement opaque et ponctuel, sans réelle consultation publique.

Troisièmement (et c’est ce qui nous inquiète le plus), le gouvernement Trump n’a aucune légitimité pour intervenir dans les projets de localisation des entreprises privées. On peut trouver contestable que les entreprises placent leurs propres intérêts (et ceux de leurs actionnaires) au-dessus de ceux de leurs employés, mais il n’en reste pas moins qu’elles sont dans leur bon droit. La perspective d’une intervention des pouvoirs publics risque d’affecter la confiance des entreprises, leurs investissements et leurs embauches : pourquoi recruter, par exemple, si la décision ultérieure de réduire les effectifs pour des raisons économiques peut valoir une condamnation de la part du gouvernement ? De plus, ce périmètre d’intervention a toutes les chances de s’élargir avec le temps ; aujourd’hui il s’agit des délocalisations, demain, il pourrait être question de l’embauche de travailleurs étrangers. Je doute fort que la nouvelle administration fixe des limites raisonnables à son implication dans les décisions des acteurs du secteur privé.

Conclusion

En définitive, il est illusoire de croire que ces mesures auront un impact important sur l’emploi dans le secteur manufacturier américain étant donné le niveau élevé des salaires. Ce qui m’amène à une conclusion désagréable. En particulier, compte tenu de l’impact substantiel que les relocalisations auraient sur les bénéfices des entreprises, le gouvernement devrait finalement recourir à des mesures incitatives (ou dissuasives) beaucoup plus importantes, à la fois sous forme de « carottes » et de « bâtons », pour tenter d’influencer les décisions des entreprises. On peut envisager par exemple des taxes à l’importation dissuasives sur les biens produits à l’étranger par des entreprises américaines, ou des taxes sur les exportations des concurrents étrangers vers les États-Unis. Mais dans un cas comme dans l’autre, ces mesures se traduiraient par une hausse de l’inflation et une baisse du pouvoir d’achat des ménages.

Steven Friedman

Senior Investment Strategist

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