La stagnation des salaires aux États-Unis s’explique par des facteurs structurels

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La montée alarmante des inégalités financières a donné lieu à de nombreuses discussions ces dernières années, certains faisant le parallèle avec la situation du XIXe siècle et du début du XXe siècle, en premier lieu Thomas Piketty, auteur du livre Le capital au XXIe siècle. À certains égards, les conditions de travail dans l’économie « à la tâche » de notre époque ressemblent à celles du XIXe siècle, sauf que les prestataires de services domestiques d’aujourd’hui sont appelés des « travailleurs de la richesse » et ont été « uberisés ».

Ce n’est que plus récemment que le rôle des mécanismes de fixation des salaires dans cette montée des inégalités et de la polarisation des revenus aux États-Unis s’est retrouvé sous les feux de la rampe.

La montée du pouvoir de monopsone dans l’économie américaine

L’existence d’un pouvoir de monopsone ou d’oligopsone au niveau national ou international sur le marché américain de l’emploi semble être l’une des explications de la tendance baissière de la part des revenus du travail dans le revenu national depuis les années 90, après plusieurs décennies de stabilité.

Alors qu’un monopole est un marché avec un seul vendeur, un monopsone est un marché avec un seul acheteur (l’oligopole étant un marché avec très peu de vendeurs et l’oligopsone un marché avec très peu d’acheteurs). Dans le cas du marché de l’emploi, un monopsone signifie que les salariés n’ont pas le choix. Ils sont des preneurs de salaire et non des décideurs de salaire, exactement comme au début du XXe siècle dans des villes mono-industrielles telles que Wolfsburg (VW), Sochaux (Peugeot) ou Flint (General Motors).

Les monopsones nationaux du marché de l’emploi expliquent en partie la stagnation des salaires aux États-Unis

La preuve que des oligopoles internationaux, tels que certaines entreprises « superstars », peuvent se transformer en oligopsones sur le marché américain de l’emploi provient d’études consacrées à l’effet de la concentration locale des employeurs sur les salaires.

Il est passionnant de lire les recherches de Benmelech, Bergman et Kim sur ce sujet. Ils constatent que plus la concentration des employeurs est forte au niveau local, plus les hausses de salaire sont réduites. Même si, intuitivement, on peut s’en douter, les données quantitatives lèvent toute ambiguïté.

Il est également frappant de se rendre compte dans ces mêmes recherches à quel point la concentration moyenne des employeurs au niveau local a augmenté depuis trente ans aux États-Unis.

Les oligopsones des marchés américains de l’emploi

Une étude d’Aznar, Marinescu, Steinbaum et Taska, qui mesure le degré de concentration du marché de l’emploi dans quasiment toutes les professions et bassins d’emploi des États-Unis, montre que 54 % des marchés locaux de l’emploi du pays sont fortement concentrés. Cela signifie qu’ils comptent, en moyenne, moins de quatre employeurs différents par type d’emploi (selon l’indice Herfindahl-Hirschman, un indicateur de la concentration des marchés). Ce degré de concentration laisse à penser que les employeurs disposent d’un pouvoir de marché sur de nombreux marchés de l’emploi des États-Unis.

L’évolution structurelle du marché américain de l’emploi vers un affaiblissement du pouvoir de négociation des travailleurs

Lors du symposium économique de Jackson Hole en août 2018, Alan B. Krueger, un économiste de l’université de Princeton, a présenté un document de recherche intitulé « Réflexions sur l’affaiblissement du pouvoir de négociation des travailleurs et la politique monétaire ». Selon lui, cet affaiblissement du pouvoir de négociation des travailleurs contribue à expliquer le mystère de la faiblesse de la croissance des salaires malgré des taux de chômage historiquement bas dans le pays. Parmi ses observations sur les marchés américains de l’emploi, il note les points suivants :

  • On observe une prolifération des pratiques qui renforcent le pouvoir de monopsone et affaiblissent le pouvoir de négociation des travailleurs. Par exemple, un quart des travailleurs américains sont liés par des clauses de non-concurrence. Bien que ces clauses puissent se justifier pour des salaires élevés, il est déconcertant d’apprendre que 20 % des travailleurs ayant un salaire inférieur à la moyenne américaine ont une clause de non-concurrence. Il est difficile d’y voir autre chose que la conséquence d’un oligopsone.
  • 58 % des franchiseurs américains ont une clause de non débauchage : les salariés d’une chaîne de fast-foods de l’Upper West Side de New York ne peuvent pas être embauchés par une chaîne de hamburgers de Little Italy. En 1996, ce chiffre était de 36 %, ce qui réduit d’autant la mobilité des salariés et les opportunités à la disposition.
  • La collusion (une situation dans laquelle les employeurs s’abstiennent d’embaucher réciproquement leurs salariés, ou fixent les salaires/augmentations de salaire à des niveaux similaires) est un facteur. On peut par exemple citer le cas d’une procédure judiciaire de recours collectif, intentée au nom de plus de 64 000 ingénieurs en logiciel et autres salariés d’Apple, Google, Intel, Intuit, Pixar et Lucasfilm. L’affaire a donné lieu à un règlement à l’amiable pour un montant d’un demi-milliard de dollars en 2015.

Il existe donc clairement des indications de l’existence d’oligopsones locaux ou internationaux sur les marchés de l’emploi.

On observe en outre le déclin parallèle du principal contrepoids aux oligopsones d’employeurs : les syndicats. De 1980 à 2017, le nombre de salariés syndiqués aux États-Unis est passé de 25 à 10 %. La main d’œuvre est fragmentée alors que le pouvoir des employeurs s’unifie.

Ces explications nous aident à comprendre pourquoi les salaires bougent si peu malgré des conditions apparemment tendues sur les marchés américains de l’emploi.

Et ensuite ? Quelles sont les conclusions à en tirer ?

  • Le premier point à retenir est qu’il ne faut plus regarder uniquement le taux de chômage comme indicateur d’une éventuelle tension sur les salaires. De nouveaux indicateurs apparaissent plus pertinents de nos jours, comme par exemple le taux de démission, la question de savoir si le principal problème des entreprises est le niveau des ventes ou la qualité de la main d’œuvre, ou le nombre moyen de jours pour pourvoir les postes vacants.
  • La seconde conclusion est qu’une pénurie de main d’œuvre pourrait malgré tout mettre fin à l’oligopsone à un moment donné, avec un impact inflationniste plus rapide et plus généralisé sur les salaires.
    1. Il y a un intérêt à être le premier à bouger au sein d’un oligopsone lorsqu’une pénurie de main d’œuvre oblige à augmenter les salaires. Cela augmente la probabilité que la hausse des salaires soit imitée par d’autres.
    2. Le cas d’Amazon mérite qu’on s’y attarde : le 1er novembre 2018, Amazon a annoncé une augmentation de son salaire minimum aux États-Unis, à 15 US$/heure (un peu plus de deux fois le salaire minimum fédéral de 7,25 US$/heure). Amazon appliquait précédemment des salaires minimaux variables selon les États, entre 12 et 13 US$/heure. Lorsqu’une entreprise superstar comme Amazon augmente le salaire d’une grande partie de ses effectifs, cela a nécessairement des conséquences majeures sur d’autres entreprises.
  • Au vu des données, il faut avoir conscience que d’éventuelles mesures de correction d’une situation apparemment excessive dans certains cas pourraient avoir des conséquences sur la situation des entreprises superstars. Les États américains pourraient décider de s’attaquer à ces entreprises dans le cadre des recours antitrust, comme ceux appliqués à la Standard Oil ou à Du Pont de Nemours en 1911.

Comme indiqué plus haut, nous sommes, à de nombreux égards, revenus au début du XXe siècle.


Les titres ci-dessus sont mentionnés à titre d’information uniquement et ne doivent pas être considérés comme une recommandation d’investissement.

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Arnaud-Guilhem Lamy

Co-head of aggregate specialty fixed income

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