Emplois aux États-Unis : les apparences sont quelque peu trompeuses

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En surface, le marché américain de l’emploi a enregistré une performance exceptionnelle, la croissance continue indiquant que de plus en plus de personnes travaillent. Un examen plus approfondi permet de constater que tout n’est pas si rose : la qualité de l’emploi s’est détériorée et tous les salaires n’assurent pas le minimum vital. Nous considérons les implications sociétales et l’effet sur la relation entre le faible taux de chômage et l’inflation des salaires, ou plutôt son absence.


  • La bonne nouvelle, c’est que plus de 10 ans après le début de l’expansion économique, les créations d’emplois aux États-Unis continuent de croître. Le rapport sur l’emploi de décembre montre une poursuite de la bonne tenue du marché du travail : les emplois non agricoles ont augmenté et le taux de chômage est resté à 3,5 %, son niveau le plus bas depuis 50 ans.
  • La mauvaise nouvelle, selon de nouvelles études, c’est que la qualité des emplois s’est détériorée d’un point de vue structurel. Un groupe de chercheurs a créé un indice de qualité de l’emploi dans le secteur privé américain (JQI). Son but est d’évaluer, chaque mois, un indice du nombre d’emplois pondéré en fonction des emplois plus désirables à salaire élevé/nombre d’heures élevé par rapport aux emplois à salaire faible/nombre d’heures réduit. Ainsi, le JQI sert d’indicateur de référence de la santé globale du marché de l’emploi et de l’économie aux États-Unis.
  • On peut soutenir que les taux de chômage bas ou les nombreux emplois créés ne suffisent plus dans un monde – le marché américain du travail n’étant pas singulier parmi les économies développées à cet égard – où, sur les 30 dernières années, le secteur privé a notamment tendance à refléter le déclin de la capacité de nombreux emplois à assurer un niveau de vie décent aux ménages – y compris à ceux qui ont plusieurs emplois. Les informations du type de celles fournies par le JQI permettent de suivre l’orientation et l’évolution de la composition des emplois.
  • Le déclin structurel de la qualité des emplois soulève de grandes questions quant aux conséquences pour les sociétés post-modernes. Cela permet également d’expliquer l’une des caractéristiques de ce cycle économique américain : la rupture de la corrélation entre faible taux de chômage et hausse des salaires et de l’inflation.

Présentation de l’indice de qualité de l’emploi dans le secteur privé américain (JQI)

Le JQI est le résultat de recherches entreprises par le consortium d’institutions suivant :

  • Des chercheurs dans un programme sur le droit et la réglementation des institutions et marchés financiers de l’Institut Jack G. Clarke de la faculté de droit de l’Université Cornell :
  • La Coalition for a Prosperous America (CPA) ;
  • Le département des sciences économiques de Kansas City – Université du Missouri (UMKC) ;
  • Le Global Institute for Sustainable Prosperity (GISP).

Lancé en novembre 2019, le JQI est actualisé et publié chaque mois le même jour que le rapport sur l’emploi américain.

Dans cet article, nous vous présentons quelques informations contextuelles sur l’indice et les notions relatives au marché du travail américain. Ces thèmes sont traités plus en détail dans le livre blanc publié pour accompagner le lancement du JQI.

Les chercheurs définissent la « qualité de l’emploi » comme le revenu hebdomadaire en dollars qu’un emploi génère pour un salarié. Il semble difficile de contester leur observation selon laquelle « l’argent est la principale raison pour laquelle les gens travaillent : les revenus générés par un emploi étant nécessaires pour maintenir un niveau de vie, pour subvenir à l’essentiel ou au superflu et, avec un peu de chance, pour épargner pour la retraite. »

Bref historique du marché américain du travail

  • Au cours des 25 dernières années, la taille et la composition de la population active ont considérablement changé. Le nombre de postes en dessous du niveau moyen des salaires hebdomadaires (obtenus en multipliant le nombre d’heures hebdomadaires par le salaire horaire) a sensiblement augmenté depuis les années 90 jusqu’à la dernière décennie, avec l’expansion du secteur des services et le recul du secteur manufacturier. Plus précisément, le pourcentage d’emplois dans le secteur des services (environ 55 % après la seconde guerre mondiale) a augmenté régulièrement jusqu’à la fin de la crise financière mondiale en 2009.
  • Depuis 2009, ce pourcentage se situe aux alentours de 83 %. Les chercheurs à l’origine du JQI expliquent que 17 % pourrait être le niveau de production de biens que l’économie américaine doit conserver (construction, exploitation minière, biens industriels lourds, aliments, énergie, etc.), simplement en raison des caractéristiques géographiques et physiques du pays.
  • La croissance de l’emploi dans le secteur des services a peut-être atteint un pic, mais la qualité de l’emploi continue de se détériorer. Le JQI vise à fournir des informations sur l’ampleur et les tendances de ce recul. Pour dire les choses clairement, après avoir plafonné, la période d’expansion des emplois du secteur des services a été suivie d’une baisse (en termes de rémunération ou d’heures travaillées de la qualité de ces emplois.
  • Cette première version du JQI couvre les travailleurs américains non cadres chargés de la production (production and non-supervisory – P&NS). Ceux-ci représentent environ 82,3 % des emplois aux États-Unis dans 180 secteurs distincts de l’économie. Un deuxième indice, couvrant tous les emplois du secteur privé, devrait être lancé plus tard en 2020.
  • Le JQI répartit tous les emplois dans des catégories d’emplois de qualité supérieure et de qualité inférieure en calculant le revenu hebdomadaire moyen de tous les emplois P&NS, puis calcule le nombre d’emplois P&NS au-dessus ou en dessous de cette moyenne. Un indice de 100 indiquerait une répartition équitable entre les emplois de qualité supérieure et de qualité inférieure. Un indice inférieur à 100 indique une plus grande concentration dans des postes de qualité inférieure (en dessous du revenu hebdomadaire moyen) ; supérieur à 100, il reflète une plus grande concentration dans des emplois de qualité supérieure.
  • Le JQI vient compléter d’autres mesures relatives à l’emploi. L’évolution du JQI peut être plus prédictive que le taux de chômage ou la croissance du salaire horaire pris individuellement pour mesurer :

i) Le manque ou la pénurie de main-d’œuvre à court terme ;

ii) La pression salariale ou son absence ;

iii) Le revenu des ménages, lui-même déterminant de la demande ;

iv) Dans une certaine mesure, la croissance économique globale.

Que révèlent les données du JQI ?

Graphique 1 : l’indice de qualité de l’emploi dans le secteur privé montre une baisse prolongée de la qualité de l’emploi dans l’économie américaine – le graphique représente la moyenne mobile sur 3 mois de l’indice.

Source : www.jobqualityindex.com

  • D’un point de vue chronologique, la concentration de la main-d’œuvre dans les emplois de qualité inférieure a augmenté, passant d’un indice JQI de 94,9 en 1990 à 79 en juillet 2019.
  • L’écart en termes de revenus hebdomadaires entre les emplois P&NS de qualité supérieure et ceux de qualité inférieure s’est considérablement creusé depuis 2004. Une différence « spectaculaire » entre les heures travaillées pour les emplois de P&NS de qualité supérieure et ceux de qualité inférieure explique l’essentiel de cette disparité.
  • Selon les chercheurs, les données ne corroborent pas l’argument selon lequel un changement important du style d’emploi (par exemple, le développement d’une « économie des petits boulots », caractérisée par un pourcentage plus élevé de travailleurs indépendants) s’est produit aux États-Unis.

Au lieu de cela, ils considèrent que la baisse de la qualité des emplois offerts constitue le principal problème du marché du travail. Cette situation a entraîné un recul régulier du taux d’activité ou un « sous-emploi effectif ».

Il est compréhensible que des emplois qui n’offrent pas de rémunération permettant de maintenir le niveau de vie des travailleurs restent souvent vacants.

Les chercheurs du consortium utilisent le terme « salaire d’acceptation » pour décrire le salaire le plus bas qu’un travailleur serait prêt à recevoir pour accepter un type particulier d’emploi.

Actuellement, les chercheurs constatent que les salaires d’acceptation des jeunes et, dans une certaine mesure, des travailleurs d’âge moyen, ne sont pas atteints pour bon nombre des emplois offerts, tandis que les salaires d’acceptation des travailleurs plus âgés sont relativement bas et entraînent un fort taux d’activité.

Étant donné que 55,7 % des emplois P&NS offrent en moyenne moins de 30 heures par semaine (souvent sur des horaires incertains), beaucoup de travailleurs sont encore disponibles et pourraient contribuer davantage à l’économie américaine.   

Graphique 2 : le cycle économique américain actuel reflète une rupture de la corrélation entre un taux de chômage faible et des salaires plus élevés – avec un taux de chômage (en %) au plus bas depuis 50 ans, les dernières données concernant le salaire horaire moyen des employés P&NS du secteur privé (variation en % en glissement annuel) montrent un raélentissement en glissement annuel en décembre, de 3,4% à 3 % soit la progression la plus faible depuis juillet 2018.

Source : Bloomberg, BNPP AM

Andrew C. Craig

Head of Financial Market Analysis & Publications

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