Risque lié à la guerre commerciale sino-américaine : un examen objectif

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La guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis est selon moi passée dans une deuxième phase, avec le risque extrême d’une guerre des devises à court terme et d’une possible démondialisation conduisant à une fragmentation des liens financiers et technologiques mondiaux à plus long terme. 

Selon ma définition, la première phase de la guerre commerciale s’est déroulée de juillet 2018, lorsque les États-Unis ont imposé la première série de droits de douane sur quelque 34 milliards USD d’importations chinoises, jusqu’en mai 2019, lorsque les dirigeants chinois ont convenu d’une stratégie nationale pour mener une guerre commerciale prolongée, même au prix d’une croissance économique plus lente. 


Première phase de la guerre commerciale

Au début de la guerre commerciale, le président américain Donald Trump avait deux objectifs principaux : réduire le déficit commercial américain, en particulier avec la Chine, et forcer la délocalisation des chaînes d’approvisionnement et de la production hors de Chine, sans doute pour affaiblir l’influence mondiale du pays à long terme (du moins du point de vue chinois).

Jusqu’en mai 2019, les Chinois semblaient jouer sur la défensive, essayant de minimiser les dégâts causés aux chaînes d’approvisionnement et de maintenir l’accès aux marchés américains.

La guerre commerciale avait déjà entraîné un détournement commercial de la Chine vers d’autres économies. Comme le montre la Figure 1, les exportations vers les États-Unis sont en plein essor au Vietnam et ont fortement augmenté à Taïwan et dans d’autres économies asiatiques. Cependant, elles se contractent sensiblement en Chine et à Hong Kong.

Figure 1 : évolution de la répartition (%) des exportations vers les États-Unis par pays exportateur (moyenne mobile sur 3 mois, en glissement annuel)

Figure 1 : évolution de la répartition (%) des exportations vers les États-Unis par pays exportateur (moyenne mobile sur 3 mois, en glissement annuel)Le déficit commercial américain avec la Chine a diminué, mais pas son déficit avec le reste du monde (Figure 2). Résistant, le déficit commercial des États-Unis reflète un déséquilibre entre l’épargne et l’investissement dans le pays. Si ce déséquilibre n’est pas corrigé, le déficit commercial américain perdurera et la guerre commerciale ne fera que modifier la composition des pays avec lesquels les États-Unis ont un déficit.

Figure 2 : évolution de la balance commerciale américaine avec la Chine et le reste du monde (total sur 12 mois glissants)

Figure 2 : évolution de la balance commerciale américaine avec la Chine et le reste du monde (total sur 12 mois glissants)

Les importations américaines en provenance de Chine ont fortement chuté, tandis que celles en provenance de ses autres partenaires commerciaux clés ont augmenté, notamment le Mexique et le Vietnam (qui ont bénéficié des détournements des échanges, car les États-Unis remplacent les importations chinoises par des marchandises en provenance de ces pays), ainsi que le Japon, Taïwan et la Corée du Sud (qui ont bénéficié du reshoring de technologies et de biens d’équipement qui sont exportés directement vers les États-Unis).

La stratégie de Trump ne fonctionne pas

Les précédents en matière d’utilisation de politiques commerciales ad hoc pour réduire le déficit commercial américain avec un partenaire commercial de premier plan ne sont pas encourageants pour M. Trump, qui s’en prend désormais à la Chine. Entre 1984 et 1994, l’administration Reagan a imposé au Japon une politique de limitation volontaire des exportations (LVE) de type quota sur les automobiles afin de réduire le déficit commercial américano-japonais. Mais cela n’a pas donné les résultats escomptés.

Les preuves ne confortent pas l’affirmation de M. Trump selon laquelle sa stratégie aurait contraint à la délocalisation massive de sociétés étrangères de Chine vers d’autres pays. Bien qu’il existe des preuves anecdotiques d’une certaine délocalisation de la production hors de Chine, notamment vers des pays en développement moins chers comme le Vietnam et le Mexique, et d’une sorte de reshoring vers Taïwan, la Corée et le Japon, les investissements directs étrangers en Chine augmentent encore d’environ 3,0 % par an, à peu près au même rythme que les cinq années précédentes.

Les entreprises étrangères ont quitté la Chine pour diverses raisons. Certaines d’entre elles ont compris que leurs stratégies en Chine avaient échoué. D’autres, qui ont prospéré pendant de nombreuses années en exportant des biens à forte intensité de main-d’œuvre, ont quitté la Chine pour des bases de production moins chères (comme le Vietnam et le Bangladesh), voyant les salaires chinois continuer d’augmenter.

Reste à voir combien d’entreprises finiront par quitter la Chine et combien d’entre elles reviendront s’installer aux États-Unis. Mais la relocalisation est plus facile à dire qu’à faire, à l’exception de ces industries à forte intensité de main-d’œuvre peu qualifiée. Un grand nombre d’entreprises étrangères, y compris américaines, implantées en Chine servent principalement l’énorme marché intérieur chinois. Ces entreprises sont peu incitées à quitter la Chine. Pendant ce temps, les filiales étrangères opérant en Chine s’appuient sur une vaste chaîne d’approvisionnement locale qui a été construite au fil des décennies et embauchent environ 25 millions de travailleurs chinois, dont de nombreux techniciens et responsables qualifiés qui ne sont pas facilement disponibles dans d’autres pays en développement.

Deuxième phase de la guerre commerciale

En mai de cette année, les dirigeants chinois sont parvenus à un consensus sur la nécessité de poursuivre la lutte commerciale pour épuiser les Américains. Il est à noter que cette stratégie a été convenue avant les récents articles des médias sur le passage de Pékin à une tactique de négociation lente, suscitée par l’émergence du risque de destitution de M. Trump.

Au fil de la deuxième phase du conflit sino-américain, les positions de négociation relatives des deux parties ont changé, et le récent risque de destitution de M. Trump a retourné le calendrier contre lui. Bien que la Chine ne soit pas impatiente de parvenir à un accord commercial, M. Trump est toutefois mis sous pression pour que soit conclu au moins un accord temporaire qui l’aiderait à se faire réélire avant que le risque de destitution ne s’accentue et que l’économie américaine ne s’affaiblisse davantage.

Dans ces circonstances, la stratégie de la Chine consistant à épuiser les Américains par une tactique tournante de combat et de négociation (voir Annexe) pourrait donner le dessus au pays asiatique et aboutir à un accord temporaire édulcoré léger du point de vue des réformes structurelles et des mécanismes de contrôle de la conformité que Washington a demandés. L’avenir nous le dira bientôt.

Les risques

À court terme, une nouvelle montée en puissance des tensions commerciales pourrait inciter la Chine à réduire son intervention sur le marché des changes et permettre au renminbi de s’affaiblir davantage sous le jeu des forces du marché dans le cadre de la tactique de négociation[1]. Cela ne signifie pas que la Chine a recours à une politique de dévaluation, mais sous-entend que le risque extrême d’une guerre commerciale déclenchant une nouvelle vague de guerre des devises s’est accru.

À plus long terme, comme je l’ai expliqué récemment[2], l’effort des États-Unis pour se découpler de la Chine en brisant les chaînes d’approvisionnement mondiales sera très perturbateur pour l’écosystème de production mondial. Brisées, les chaînes d’approvisionnement seront inefficaces, entraîneront une marche arrière de la mondialisation et inverseront la tendance à la désinflation.

La démondialisation entraînera également une fragmentation financière, qui perturbera le paysage technologique mondial. Les restrictions sur les transferts et les liens technologiques, justifiées en vue d’assurer la sécurité nationale, donneront lieu à des normes concurrentes et non compatibles, entraînant une concurrence excessive ou abrupte, nuisant à l’innovation et poussant les coûts à la hausse, conduisant ainsi à une adoption plus lente et même à des produits de moindre qualité.

Toile de fond de la stratégie de la Chine[3]

Lors d’une série de réunions en mai 2019, les principaux dirigeants chinois sont parvenus à un consensus sur le durcissement de la position de la Chine à l’égard de la guerre commerciale. La visite du président Xi Jinping dans les installations d’extraction et de traitement de matériaux rares le 20 mai a constitué une menace voilée pour les États-Unis de réduire les exportations de matériaux rares vers les États-Unis. Puis, le 29 mai, le People’s Daily, magasine porte-parole du Parti communiste, a explicitement averti les États-Unis dans son éditorial « ne dites pas que nous ne vous avions pas mis en garde ! » Cette expression n’a été utilisée qu’à deux reprises auparavant, en 1962 avant la guerre frontalière entre la Chine et l’Inde, et en 1979 avant la guerre entre la Chine et le Vietnam.

Cet avertissement a été annoncé alors que les hauts dirigeants appelaient de leurs vœux un soutien national dans la lutte contre une guerre commerciale prolongée. Ce que la plupart des observateurs ont ignoré, c’est l’accent mis par les dirigeants, via les médias nationaux, sur la bataille de Triangle Hill pendant la guerre de Corée, ou sur la campagne Shangganling, qui a été menée sur une petite portion de terre de 3,7 kilomètres carrés au maximum. Les Américains pensaient pouvoir s’emparer du territoire en deux jours mais, en fin de compte, la Chine a gagné la bataille après avoir combattu pendant 42 jours entre le 14 octobre et le 25 novembre 1952. Le nombre total de victimes s’élève à plus de 40 000 soldats, mais le ratio de mortalité penche vers la partie américaine, avec 1,6 décès américain/coréen par décès côté chinois.

Utilisant cette bataille comme point de ralliement pour le nationalisme, les dirigeants sont parvenus à un consensus sur la lutte contre la guerre commerciale, même au prix d’une plus grande souffrance pour l’économie nationale. La nouvelle stratégie de guerre commerciale a consisté à vider l’adversaire de son énergie, comme lors de la campagne Shangganling, avec une tactique tournante de combat et de négociation – après chaque cycle de combat, la Chine négocierait avec l’Amérique. En cas d’échec des négociations, la bataille reprendrait, pour ensuite repasser aux négociations, puis la bataille reprendrait… Le cercle continuerait à épuiser les Américains jusqu’à ce qu’ils souhaitent parvenir à un accord. Après chaque cycle de négociations ratées, Pékin allait faire monter les enchères afin de rendre les conditions de règlement plus strictes.

Certes, Pékin pariait sur sa capacité à continuer à lutter. Le 31 mai, l’annonce selon laquelle la Chine allait établir une liste d’entités dites « peu fiables » pour cibler les entreprises étrangères qu’elle jugeait préjudiciables à l’intérêt national du pays a semblé souligner l’engagement de Pékin envers cette nouvelle stratégie. Et comme je l’ai déjà dit, Pékin peut avoir recours aux « options nucléaires » pour frapper les entreprises américaines si elle le décide[4].


[1] Voir « Chi Flash: The Renminbi Conundrum – External Surplus Jumps but the Exchange Rare Falls, Why? How Long and How Far Will the Exchange Rate Fall? » 14 août 2019.

[2] Voir « Chi Flash: US Mulling to Limit Portfolio Flows to China », 30 septembre.

[3] Cette analyse est apparue pour la première fois dans la publication de l’administration norvégienne du travail et des affaires sociales (NAV) « China Not Named Currency Manipulator, FTSE Russell Adds A shares, But Trade War Risk Rises Further », 31 mai 2019.

[4] « Chi Flash: China’s « Nuclear Option” in the Trade War », 3 juillet 2018


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Chi Lo

Senior Economist for China

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