L’initiative « la ceinture et la route » fait ressurgir le spectre du piège de la dette

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La politique économique extérieure de plus en plus volontariste de la Chine, s’exprimant au travers de son initiative « la Ceinture et la Route » (Belt and Road Initiative, BRI), a été qualifiée de néomercantilisme et, plus récemment, de « diplomatie du piège de la dette ». L’idée est que la Chine cherche à étendre son influence économique et géopolitique en amenant délibérément certains pays en développement à tomber dans le piège d’accords « prêts non soutenables contre infrastructures ».

De l’avis général, plus la charge de la dette du pays bénéficiaire est lourde, plus l’emprise de la Chine devient forte quand ce pays est contraint de lui céder ses parts dans les projets financés avec des prêts chinois ou d’abandonner la gestion du projet à des investisseurs étatiques chinois. Les inquiétudes quant à cette diplomatie du piège de la dette de la Chine pourraient avoir gagné les cercles de la politique étrangère de certains pays, exacerbant les tensions géopolitiques.

Quels bénéfices pour la Chine ?

Les critiques de l’initiative « la Ceinture et la Route » supposent que la Chine maximise ses intérêts économiques quand ses partenaires débiteurs rencontrent des difficultés financières. Nous ne disposons d’aucune information fiable pour suivre les résultats des projets BRI de la Chine.

Cependant, comme je l’ai indiqué précédemment, il est possible d’évaluer les performances de ces projets en utilisant les données portant sur l’écart entre les nouveaux contrats signés à l’étranger par la Chine (représentatifs des projets BRI) et ses projets finalisés à l’international (considérés comme un référentiel des revenus étrangers réalisés).

Ces données révèlent que les projets BRI ont du mal à générer des recettes. Les projets chinois de construction et d’ingénierie à l’étranger ont connu une décennie de progression régulière de leurs recettes jusqu’en 2015, quand Pékin a commencé à privilégier la BRI. Depuis, on observe un important décalage entre la croissance de leurs revenus et l’augmentation des nouveaux contrats à l’étranger (cf. graphique 1).

Graphique 1 : Projets achevés et projets sous contrat à l’étranger de la Chine

Note : projets sur douze mois glissants. Nouveaux revenus étrangers calculés approximativement à partir de la valeur des projets achevés. Sources : CEIC, BNP Paribas Asset Management (Asie), données au 26 septembre 2018

La baisse des prix des matières premières en 2014 et 2015 contribue certes à expliquer le ralentissement de ces revenus étrangers, puisque la plupart des projets de la Chine à l’international avaient trait aux industries extractives. Cependant, le creusement de l’écart entre les projets sous contrat et les revenus réalisés (cf. graphique 1 ci-dessus) peut amener à penser :

  1. que de nombreuses entreprises chinoises ont probablement réagi à la pression politique en se hâtant de signer des pseudo-contrats qu’elles ont ensuite relégués aux oubliettes ; et (ou)
  2. que les nouveaux projets signés n’ont tout simplement pas généré de revenus. L’écart a surtout continué à se creuser, ce qui soulève des doutes quant à la rentabilité présumée des projets BRI.

Il est à noter que les prêts de la Chine au Venezuela constituent la preuve la plus tangible que sa diplomatie du piège de la dette peut se retourner contre elle. Le Venezuela est le premier bénéficiaire de financements « officiels » chinois, la Banque de développement de Chine (CDB) lui ayant accordé l’essentiel d’un montant de plus de 60 milliards de dollars américains de crédits depuis 2007[1]. Dans la mesure où la Chine est le premier importateur mondial de pétrole et où le Venezuela détient les réserves pétrolières les plus importantes de la planète, l’octroi de ces prêts répondait à une solide logique commerciale, celle de financer un partenariat pétrolier à long terme entre les deux pays.

Dans plusieurs pays partenaires de la BRI, la situation tourne mal

Cependant, compte tenu des crises économique et politique que le Venezuela traverse depuis 2013, la relation sino-vénézuélienne « prêts contre pétrole » a pris une très mauvaise tournure. Du fait de l’effondrement de son économie, le Venezuela n’a pas pu honorer le remboursement de ses prêts, ni livrer de pétrole à la Chine. Ce pays, qui était auparavant un atout géopolitique pour la Chine en Amérique latine, est ainsi devenu un handicap.

D’autres projets BRI ont également mal tourné. Pour citer quelques exemples, l’aéroport international Mattala Rajapaksa au Sri Lanka, qui a été ouvert en 2013 à proximité de Hambantota, est surnommé l’aéroport le plus vide du monde. Le port Magampura Mahinda Rajapaksa de Hambantota est dans une large mesure inactif. Il en va de même du port pakistanais de Gwadar, d’une valeur de plusieurs milliards de dollars. Les prêts et les investissements chinois dans d’autres pays partenaires de la BRI, dont l’Afghanistan, le Soudan du Sud et l’Angola, ne porteraient pas leurs fruits non plus.

Tous ces exemples montrent que la diplomatie du piège de la dette de la Chine n’a pas atteint son but recherché d’étendre l’influence économique et géopolitique du pays à travers la BRI. La Chine pourrait bien marcher sur les traces des États occidentaux, des entreprises et des institutions multilatérales de financement du développement dans les années 1930 et 1970, quand ils s’étaient trouvés pris dans des relations de dette insoutenable qui étaient préjudiciables à la fois aux emprunteurs et aux bailleurs de fonds.

La résistance à l’initiative BRI se renforce

La résistance aux investissements au titre de la BRI s’accroît. En particulier, la Malaisie a suspendu tous les projets d’investissements directs étrangers (IDE) depuis mai 2018, quand Mahathir Mohamad a accédé au poste de Premier ministre du pays et a décidé de renégocier la totalité des projets signés par son prédécesseur. La plupart des projets mis en suspens (totalisant près de 23 milliards de dollars américains) sont liés à la BRI.

Selon le cabinet de conseil américain en risques politiques, RWR Advisory Group, environ 14 % des investissements liés à la BRI se heurtent à des difficultés depuis 2013, notamment en raison d’une opposition de l’opinion publique aux projets, d’objections en matière de politiques de l’emploi et d’incidences environnementales, ainsi que d’inquiétudes quant à la sécurité nationale. Les projets financés par des investissements chinois sont souvent mis à exécution en dépit de l’opposition locale. Le barrage Ituango de 4 milliards de dollars américains en Colombie, qui est partiellement financé par la Chine, l’illustre bien.

Alors que le rapport sur les incidences environnementales avait mis en exergue la propension aux glissements de terrain de la zone où se situe ce barrage, les avertissements continus des activistes locaux depuis 2010 n’ont pas été écoutés. En juin 2018, de fortes pluies ont finalement causé des glissements de terrain, amenant le barrage au niveau maximal du risque d’effondrement et obligeant l’évacuation de 26 000 habitants[2].

En Chine, des voix s’élèvent également contre le projet BRI

Ces problèmes rencontrés par la BRI ont apparemment déclenché des inquiétudes au sein de la Chine également. Depuis juin 2018, des conseillers politiques, des universitaires et des fonctionnaires manifestent des signes de mécontentement vis-à-vis de l’ambitieux programme politique du Président Xi. L’une de leurs critiques porte sur son « aide extérieure » excessive aux pays d’Afrique et du Moyen-Orient, une allusion évidente aux projets BRI.

L’expression publique de ces critiques pourrait indiquer qu’un consensus s’est formé autour de la nécessité d’une réduction des ambitions de Pékin en matière de BRI. Selon le RWR Advisory Group, les investissements et les prêts au titre de la BRI ont commencé à baisser : les prêts des banques publiques chinoises ont diminué de plus de 80 % depuis 2015 et les crédits accordés par des banques commerciales chinoises sont tombés à près de zéro en 2017.

Si les données du RWR ne constituent qu’un rapport (il n’existe aucune donnée systématique accessible au public permettant de suivre les activités BRI de la Chine), le fait est que, au regard de la montée des critiques et de la résistance vis-à-vis de la politique BRI, des forces pourraient s’être créées pour ralentir (sans interrompre complètement) l’initiative « la Ceinture et la Route ».

Plus d’articles de Chi Lo.


[1] Selon les données du Carnegie-Tsinghua Centre for Global Policy

[2] Pour d’autres exemples, veuillez-vous référer à l’ouvrage suivant : Chi Lo, Demystifying China’s Mega Trends: The Driving Forces That Will Shake Up China and the World, Emerald Publishing 2017, p. 172-175

La valeur des investissements et les revenus qu’ils génèrent peuvent enregistrer des hausses comme des baisses et il se peut que les investisseurs ne récupèrent pas leur investissement initial.

Investir dans les marchés émergents ou dans des segments de marché spécialisés ou restreints peut présenter une volatilité supérieure à la moyenne en raison de la forte concentration de leurs positions, d’un degré d’incertitude plus élevé reflétant le manque d’informations disponibles, de leur liquidité plus faible ou de leur sensibilité plus grande à l’évolution du contexte de marché (social, politique et économique).

Certains marchés émergents offrent moins de sécurité que la plupart des marchés développés internationaux. Par conséquent, les services de transaction, de liquidation et de conservation du portefeuille utilisés pour le compte de fonds investis dans les marchés émergents peuvent comporter un risque plus élevé.

Chi Lo

Senior Economist for China

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