« L’option nucléaire » de la Chine dans la guerre commerciale

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Le risque extrême d’une guerre commerciale sino-américaine grandit. Le président chinois Xi Jinping et son homologue américain Donald Trump sont des dirigeants nationalistes qui ont souligné leur puissance et leur détermination. Ni l’un ni l’autre ne peuvent se permettre de passer pour des faibles dans une confrontation avec une superpuissance.

Si le patriotisme devait l’emporter sur la raison, les deux parties pourraient se tromper quant aux intentions de l’autre et s’engager dans une spirale d’attaques et de représailles. Les dégâts qui en résulteraient seraient préjudiciables aux actifs risqués.

Plutôt que de chercher à savoir qui a raison et qui a tort ou de spéculer sur une possible réaction politique irrationnelle de la part de Pékin (qui pourrait inclure une dévaluation du renminbi et/ou une vente en masse de bons du Trésor américain), je me demande plutôt comment la Chine s’y prendrait, si jamais elle était poussée dans ses derniers retranchements, pour mener une guerre commerciale avec les États-Unis.

Si une guerre commerciale de grande ampleur devait éclater, la possible « option nucléaire » consisterait pour la Chine à riposter en érigeant des barrières réglementaires et non commerciales à l’encontre des entreprises américaines opérant en Chine.


« Cette option nucléaire est, en fin de compte, un exemple de l’arrogance du pouvoir ».

Joe Biden


Comme je l’ai déjà affirmé précédemment, cela pourrait être très préjudiciable aux États-Unis, qui investissent beaucoup plus en Chine que l’inverse. En principe, aucun produit américain vendu en Chine ni aucune entreprise américaine ayant investi en Chine ne seraient à l’abri de ce type de représailles.

L’escalade continue de la guerre commerciale

Après avoir annoncé des droits de douane de 25 % sur 50 milliards de dollars américains d’importations chinoises le 15 juin, une mesure à laquelle la Chine a immédiatement répondu du tac au tac, le président Trump a ordonné à ses responsables du commerce extérieur de trouver 200 milliards de dollars supplémentaires d’importations chinoises à taxer à hauteur de 10 %. Il a également menacé d’élargir les droits de douane à 200 milliards de dollars de marchandises supplémentaires si Pékin continuait de riposter.

L’administration américaine planche également sur des restrictions à l’investissement et à l’exportation afin de bloquer l’accès de la Chine aux technologies américaines.

Un règlement négocié semble hors de portée car la Chine n’acceptera jamais, comme le souhaite Washington, d’abandonner sa politique industrielle « Made in China 2025 » qu’elle considère comme essentielle à sa sécurité nationale et à sa stratégie de développement. L’escalade des tensions met également en évidence un point que j’ai déjà abordé précédemment, à savoir que le fossé entre la logique de politique industrielle d’un pays en développement comme la Chine et celle de concurrence industrielle d’un pays développé comme les États-Unis est trop important pour être comblé à moyen terme.

Les dirigeants chinois considéraient initialement que la posture de Donald Trump était simplement celle d’un homme d’affaires. Ils pensent désormais que le président des États-Unis cherche à exercer une domination sur la Chine et qu’il convient de rendre coup pour coup plutôt que de faire des concessions. Le changement d’avis de Pékin, conjugué à la versatilité de Donald Trump, aggrave le risque de guerre commerciale.

Les multinationales prises entre deux feux

Pékin ne sera pas en mesure de répondre du tac au tac aux droits de douane américains si l’escalade se poursuit. En effet, les États-Unis ont importé pour 500 milliards de dollars de marchandises chinoises en 2017 tandis que la Chine n’a importé que 150 milliards de dollars de marchandises en provenance des États-Unis. Néanmoins, les opérations des multinationales américaines en Chine sont un levier de riposte bien plus important pour Pékin. Le chiffre d’affaires total des entreprises à capitaux américains en Chine était estimé à quelque 480 milliards de dollars en 2015 et dépasse probablement aujourd’hui les 500 milliards.

Pékin a commencé récemment à identifier les mesures non tarifaires susceptibles de limiter l’investissement des entreprises américaines ou l’accès de ces dernières au marché chinois. La Chine peut actionner de nombreux leviers réglementaires. Les précédents bras de fer économiques montrent que les mesures visant à restreindre le commerce et/ou les flux touristiques avec le Japon, la Corée du Sud, la Norvège, les Philippines, Taïwan et la Mongolie ont causé des dégâts économiques à ces économies, et ce à moindres frais pour la Chine. L’économie américaine est nettement plus grande et a tissé des liens plus étroits avec l’économie chinoise. Par conséquent, les dégâts économiques potentiels pour la Chine seraient également plus importants. Les premières cibles des représailles chinoises devraient donc être les produits américains occasionnant le moins de répercussions et les plus faciles à remplacer.

Les cibles de représailles potentielles d’une guerre commerciale

Les avionneurs américains sont une cible majeure. Néanmoins, dans la mesure où la dénonciation de contrats pluriannuels avec Boeing serait onéreuse, déstabilisatrice et risquerait par ailleurs d’amoindrir le pouvoir de négociation de la Chine à l’égard d’Airbus, Pékin fera probablement preuve de prudence dans ce secteur.

Hollywood est une cible bien plus facile à atteindre car les studios américains réalisent une part de leurs bénéfices de plus en plus importante sur l’immense marché chinois. Pékin peut facilement donner comme instruction aux deux distributeurs de films qui sont dans le giron de l’État d’interrompre ou de reporter la distribution de films américains ou bien demander aux opérateurs de vidéo à la demande de réduire le nombre de programmes télévisés américains qu’ils diffusent. Les autorités chinoises pourraient également durcir la censure, reporter les dates de sortie des films en Chine, raccourcir des périodes de sortie en salle ou empêcher la diffusion de films pendant les lucratives périodes de vacances. De telles barrières non commerciales ont déjà été mises en place pendant un moment et ont donné lieu à de nombreuses plaintes de la part des studios américains.

Les laboratoires pharmaceutiques américains sont également une cible facile. La Chine est actuellement en train d’examiner 201 demandes d’autorisation de mise sur le marché (AMM) de nouveaux médicaments émanant de laboratoires américains, européens et japonais. Pékin peut facilement recourir à des réglementations ciblées pour ralentir l’approbation des demandes d’AMM déposées par des entreprises américaines, ce qui aurait un impact négatif sur leur part de marché en Chine.

L’agriculture est un autre secteur dans lequel les autorités chinoises ont une marge de manœuvre réglementaire considérable. Des prétextes tels que des questions de santé publique ont déjà été avancés pour prolonger les contrôles douaniers et les périodes de quarantaine afin de restreindre de nombreuses importations agricoles en provenance des États-Unis. La barrière réglementaire peut être facilement érigée et élargie aux récoltes génétiquement modifiées en provenance des États-Unis, dont le processus d’autorisation dure déjà depuis plusieurs années.

Le marché redoute à juste titre que les constructeurs automobiles américains soient visés par les mesures de représailles chinoises. Le marché automobile chinois est désormais le plus important au monde et l’un des plus concurrentiels. Les marques américaines représentent environ 12 % des ventes de véhicules particuliers en Chine. Dans la mesure où les modèles de substitution des constructeurs nationaux et étrangers sont facilement disponibles et où les marques automobiles sont généralement liées à une identité nationale, les voitures ont été des cibles de choix lors de précédents différends commerciaux.

Les constructeurs automobiles sud-coréens et japonais ont ainsi vu leurs ventes et leurs parts de marché baisser drastiquement en Chine lorsque les relations de leur pays avec Pékin se sont envenimées en 2017 et en 2012, respectivement. Dans un cas comme dans l’autre, le gouvernement chinois a nié être l’instigateur du boycott des voitures étrangères, qu’il a imputé à l’indignation des consommateurs. Mais le doute est permis. Pékin pourrait également freiner facilement la croissance des constructeurs automobiles américains en annulant ou en ralentissant la délivrance des permis de construire de nouvelles usines ou des licences de distribution ou encore l’homologation de nouveaux modèles.

Les sociétés technologiques sont également des cibles potentielles de mesures de représailles de type réglementaire. Prenons le cas d’Apple Inc., qui réalise un chiffre d’affaires de 40 milliards de dollars américains en Chine. Pékin pourrait reporter l’octroi de licences réseau pour les iPhones et perturber ainsi le lancement des nouveaux iPhones, avec une perte de chiffre d’affaires à la clé. Cela pèserait aussi sur le chiffre d’affaires des sous-traitants chinois d’Apple et des opérateurs de téléphonie mobile mais Pékin pourrait considérer cela comme un mal nécessaire, d’autant que cela aiderait les fabricants chinois de smartphones.

S’agissant des opérations de fusion-acquisition, la Chine n’a pas encore autorisé le rachat du néerlandais NXP Semiconductors par son concurrent américain Qualcomm malgré un long processus d’examen et le feu vert donné par les autorités de la concurrence dans d’autres pays. D’autres opérations attendent l’aval des autorités chinoises, comme le rachat de l’équipementier aéronautique Rockwell Collins par United Technology Corp. et la fusion entre Marvell Technology et Cavium, deux fabricants de semi-conducteurs basés en Californie. Le report ou le refus de ces opérations pénaliserait ces entreprises technologiques américaines opérant en Chine sur le plan des coûts et de l’efficience mais le coût économique pour la Chine serait limité.

Répercussions 

Le fait est que le pouvoir de destruction des barrières réglementaires et non commerciales est quasiment illimité et peut toucher quasiment tous les secteurs ou toutes les entreprises, à la discrétion de Pékin. Les responsables chinois se conformeront volontiers aux demandes de représailles implicites du gouvernement car ils considèrent que mener la vie dure aux entreprises américaines est un devoir patriotique.

Si la Chine a recours à cette « option nucléaire », personne n’en sortira gagnant et l’aversion pour le risque s’accentuera considérablement. Étant donné le changement d’avis des hauts responsables chinois sur la tactique commerciale de Donald Trump à l’égard de la Chine et sa disposition à accentuer les tensions, le risque d’une guerre commerciale de grande ampleur augmente. Espérons que la raison l’emportera et que la Chine n’aura pas recours à « l’option nucléaire ».


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Chi Lo

Senior Economist for China

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