Mégatendances de la Chine : l’initiative « la ceinture et la route »

Post with image

En étendant son influence économique dans le monde à travers son initiative « la Ceinture et la Route » (Belt and Road Initiative, BRI ci-dessous), la Chine vise aussi à démontrer son leadership en matière de développement durable. D’impérieuses raisons l’y incitent sans doute, car son modèle de croissance n’est pas durable (le pays est le plus gros émetteur de gaz à effet de serre au monde) et engendre des répercussions négatives sur l’économie mondiale.

La BRI est censée respecter les principes du développement durable, mais…

Dans ses projets d’infrastructure BRI, la Chine entend atteindre 5 des 17 objectifs de développement durable (ODD) adoptés par les Nations Unies en 2015 :

  • ODD 6 : Eau potable et assainissement – garantir l’accès de tous à l’eau et à l’assainissement
  • ODD 7 : Énergie propre et financièrement abordable – garantir l’accès de tous à des services énergétiques fiables, durables et modernes, à un coût abordable
  • ODD 11 : Villes et communautés durables – faire en sorte que les villes et les établissements humains soient ouverts à tous, et qu’ils soient sûrs, résilients et durables
  • ODD 13 : Action climatique – prendre d’urgence des mesures pour lutter contre les changements climatiques et leurs répercussions
  • ODD 17 : Partenariat au service des objectifs – renforcer les moyens de mettre en œuvre le Partenariat mondial pour le développement durable et le revitaliser.

Cependant, les centrales au charbon constituent un des principaux domaines d’investissement de la Chine dans les marchés émergents. D’après le Global Environment Institute, entre 2001 et 2016, la Chine a développé 240 projets de centrale au charbon dans 68 pays, dont la grande majorité participe à la BRI depuis son lancement en 2013. Ces projets devraient créer une capacité de production totale de 251 GW, soit environ 25  % de la capacité des centrales au charbon chinoises. On est très loin de l’engagement de la Chine d’une BRI contribuant au développement durable.

Beijing doit encore définir les principes devant conduire les investissements à l’étranger à respecter l’environnement. Les exportations chinoises de technologies reposant sur une énergie polluante jettent le discrédit sur ses efforts visant à faire passer le pays aux énergies vertes. La Chine devra adopter des règles en matière d’investissement responsable pour couper court aux critiques de la communauté internationale qui lui reproche de ne pas avoir de stratégies de croissance et d’investissement durables.

Efficacité accrue des efforts au niveau national

Toutefois, la Chine a progressé dans la réalisation de certains des ODD chez elle. Les mesures en faveur de l’environnement et leur respect sont devenus plus systématiques depuis l’arrivée au pouvoir du président Xi en 2013, date à laquelle le Conseil d’État a approuvé un plan d’action général destiné à diminuer la pollution atmosphérique. Un plan de réduction de la pollution des eaux et un plan de réduction de la pollution des sols ont suivi, respectivement en 2015 et 2016. Tous deux ciblent les secteurs très polluants et fixent des objectifs et échéances locaux et nationaux de réduction de la pollution. S’ils sont pleinement mis en œuvre, ces plans représenteront le plus gros effort de nettoyage de l’environnement jamais entrepris sur la planète.

En outre, la Chine a accéléré le rythme des innovations environnementales, en prenant des initiatives dans les domaines des véhicules électriques, de la tarification du charbon et du financement des énergies propres. En juin 2017, elle a déployé un programme pilote de financement vert dans cinq provinces afin de promouvoir un programme de dépenses de 440 milliards de dollars dédié aux projets pour la protection de l’environnement. En novembre 2017, elle a instauré un système d’échange de droits d’émission de carbone. Attendu depuis fort longtemps, ce système pourrait devenir le plus grand marché du carbone au monde.

La Chine est aujourd’hui le premier investisseur mondial dans les technologies relatives aux énergies renouvelables. En 2016, elle représentait presque la moitié des nouvelles capacités mondiales de production éolienne. En 2020, elle devrait représenter plus d’un tiers de l’ensemble des capacités de production éolienne mondiales. De plus, Beijing s’est engagé à atteindre l’objectif énoncé dans l’Accord de Paris : limiter à moins de 2 °C la hausse de la température moyenne à la surface du globe.

Ecologisation : la carotte et le bâton

Sur le plan macroéconomique, l’écologisation est cohérente avec l’objectif de rééquilibrage économique fixé par Beijing : moins d’investissements et d’industries et plus de consommation et de services. La Chine est devenue le premier émetteur de gaz à effet de serre au monde parce que son industrialisation rapide s’est appuyée sur les centrales au charbon.

Pour honorer l’engagement du président Xi d’emprunter la voie du développement durable, la Chine doit changer de modèle de développement économique. La « nouvelle politique normale » de Xi, qui privilégie une moindre croissance du PIB couplée à une efficience accrue grâce à des réformes structurelles et au développement des secteurs technologiques à faible intensité énergétique, contribuera à faciliter la transition énergétique et économique. Le passage aux énergies renouvelables, par exemple, est motivé par la perspective de créer 13 millions d’emplois d’ici 2020 dans les secteurs des énergies renouvelables et des technologies écologiques.

Dans l’ancien modèle de croissance, les investissements à forte émission de carbone étaient jugés moins risqués et plus rentables que les investissements à basse émission de carbone car l’économie était dominée par le secteur secondaire. Cependant, la situation a commencé à changer en 2013 quand le secteur tertiaire chinois (représentatif de la nouvelle économie plus verte) est devenu plus important que le secteur secondaire (graphique 1). En effet, à mesure que les technologies sobres en carbone gagnent en maturité, la relation entre risque et rendement devient plus favorable aux investissements à basse émission de carbone qu’aux investissements à forte émission de carbone.

Graphique 1: Rééquilibrage de l’économie chinoise

Source: CEIC, BNP Paribas Asset Management (Asie), données au juillet 2018

De nombreux établissements financiers commencent à délaisser les activités qui émettent beaucoup de carbone au profit de celles qui en émettent peu, certains gérants de fonds s’employant à « décarboner » leurs portefeuilles. Les règlementations publiques diminuent la rentabilité des activités économiques fortement émettrices de carbone en augmentant le coût des émissions de gaz à effet de serre. En outre, la réorientation de la structure de consommation vers des biens et services plus écologiques, comme l’énergie solaire, l’énergie éolienne, les véhicules électriques et les services à la personne, impose l’adoption de modes de production durables.

Financement vert

Les banques chinoises ont commencé d’émettre des obligations vertes dans le cadre de la BRI, instruments à taux fixe standards dont le produit est affecté à des projets durables. La Banque industrielle et commerciale de Chine a émis ses premières obligations climatiques One-Belt-One–Road au Luxembourg en septembre 2017, levant plus de 2 milliards de dollars pour (re)financer des projets dans les domaines du transport à basse émission de carbone, des énergies renouvelables, de l’efficacité énergétique et de la gestion des ressources hydriques. Parallèlement, la Chine a accueilli à Beijing le forum international sur le financement vert (Green Finance Forum), consacré aux outils et produits de financement vert, à l’analyse des risques environnementaux et aux moyens d’intégrer davantage les aspects sociaux et environnementaux de la part de ceux qui investissent dans les pays participant à la BRI.

Le marché chinois des obligations vertes est l’un des plus importants au monde : sa part dans les émissions mondiales d’obligations vertes est passée de seulement 2,4 % en 2015 à plus de 23 % en 2017, d’après les estimations (graphique 2). D’autres outils de financement et instruments de placement verts sont en plein essor, comme les éco-prêts, les valeurs mobilières vertes, l’assurance verte, les banques vertes et les fonds verts. Ils ont pour caractéristique commune de :

  1. constituer une source de financement des projets verts moins onéreuse que les investissements classiques
  2. garantir que toutes les sommes ainsi collectées financent uniquement des projets verts.

Graphique 2: émission d’obligations vertes

Source: HSBC, BNP Paribas Asset Management (Asie), données au juillet 2018

Question ultime

Question à un milliard de dollars : qu’est-ce qui garantit que la Chine concrétisera ses ambitions écologiques, notamment en ce qui concerne les investissements qu’elle effectue dans le cadre de la BRI ? Rien, bien sûr, mais le fait que le président Xi ait déjà opéré des changements dans les domaines auxquels il a donné la priorité peut raisonnablement laisser espérer que la Chine tiendra ses promesses en matière de développement durable.

Comme je l’ai indiqué récemment, l’approche de Xi est révolutionnaire au sens où il a réussi à changer le paradigme politique et économique qui gouvernait le pays depuis plus de trente ans. Ainsi, au lieu d’un système exclusivement voué à la maximisation de la croissance du PIB (modèle très polluant), la Chine a maintenant des objectifs multiples, comme celui d’assurer une croissance durable du PIB, de faire reculer la pauvreté, de réduire les risques financiers et de protéger l’environnement.

L’ancienne approche consistant à focaliser les esprits sur un objectif unique et facile à suivre, a été remplacée par un ensemble plus complexe de priorités, qui rend impossible l’optimisation simultanée de tous les objectifs de l’État. Le président Xi a ainsi créé un contexte politique plus à même de lui assurer l’obéissance des responsables publics locaux. En effet, comme ils ne connaissent pas l’importance respective des différents objectifs pour Beijing, ils seront plus enclins à se plier aux consignes au lieu de s’y opposer comme c’était souvent le cas auparavant.

Défi ultime

La mise en œuvre, qui touche à la gouvernance, la transparence et la communication, demeure une gageure. La Chine devra élaborer son propre cadre de règlementation pour veiller à préserver l’intégrité de l’environnement.

Étant donné que le président Xi recentralise de nombreuses manettes du pouvoir[2], son administration devrait être en mesure de mobiliser d’importants investissements dans les nouvelles technologies respectueuses de l’environnement. Cependant, reste à savoir s’il est disposé à prendre le leadership mondial, comme le voudrait son engagement en faveur du développement durable. Lors des négociations sur le climat, la Chine a affirmé à plusieurs reprises que les pays développés devraient prendre leur part de responsabilité dans le changement climatique, rappelant les émissions antérieures de ces pays, et que les pays émergents ont droit au rattrapage économique.

En résumé, la Chine a sans doute d’impérieuses raisons de s’engager dans la voie du développement durable, y compris pour ses investissements BRI, mais elle devra relever de redoutables défis pour atteindre ses objectifs, en particulier en matière de gouvernance. Vu les initiatives en faveur de l’environnement prises par Beijing jusqu’à présent, le marché chinois offre un potentiel considérable en termes de financement et d’investissement durables futurs.


Découvrez d’autres articles de Chi Lo ici.

Chi Lo

Senior Economist for China

Laisser un commentaire

Your email adress will not be published. Required fields are marked*