Décarbonisation des portefeuilles et de l’économie : le règne des injonctions contradictoires

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Décarbonisation. La sonorité n’est pas très heureuse mais le mot s’impose dans les discussions entre les sociétés de gestion d’actifs et leurs clients. Que ceux-ci soient de grands institutionnels, des caisses de retraites ou des partenaires sociaux dans le cadre de l’épargne entreprise, ils sont tous mobilisés sur le sujet et souhaitent prendre en compte les enjeux climatiques dans leurs décisions d’investissement et pas seulement parce que la réglementation française les y incite fortement. La prise de conscience est réelle.

A l’occasion du symposium organisé le 9 juin 2018 au Vatican, le Pape François s’est exprimé à nouveau sur le sujet devant des dirigeants des principales entreprises du secteur pétrolier, du gaz naturel et autres activités entrepreneuriales liées à l’énergie.

Il a notamment appelé à « améliorer l’accès à l’énergie des pays les plus vulnérables » et à diversifier les « sources d’énergie en accélérant aussi le développement des énergies renouvelables ». Dans son encyclique Laudato Si’ sur la sauvegarde de la maison commune, rendue publique en juin 2015, le souverain pontife avait rappelé que « la technologie reposant sur les combustibles fossiles très polluants a besoin d’être remplacée, progressivement et sans retard».

Ce souhait est à rapprocher d’une réalité indéniable : malheureusement le pétrole et le gaz représentent encore 50 % de la demande en énergie primaire. Sans une inflexion forte de la tendance actuelle, la demande mondiale en énergie et en particulier d’origine fossile et en premier lieu le pétrole et le gaz, est appelée à augmenter nettement même si elle baisse dans les pays de l’OCDE.

Si l’on doit se féliciter d’une évolution des mentalités plus favorable à la lutte contre le réchauffement climatique depuis la COP21, il n’est pas interdit de s’interroger sur l’autre côté de l’équation, à savoir les activités humaines à l’origine du réchauffement climatique qui ne semblent pas se modifier. Face à ce constat, quelle conduite les investisseurs responsables doivent-ils adopter ? Il n’est pas possible de considérer que la réponse à apporter à ces préoccupations est de cesser d’investir purement et simplement dans toutes les énergies fossiles et ce sans discrimination. La question des actifs « bloqués », « dévalorisés » ou encore « échoués », qui traduit mieux le terme anglais de « Stranded Assets », est suffisamment importante pour être prise en considération.

Elle l’est d’ailleurs par la communauté financière comme l’illustre le discours prononcé par le gouverneur de la Banque d’Angleterre le 30 septembre 2015 et brillamment résumé en français dans un article publié en octobre 2017 dans le numéro 88 des Annales des Mines.

Très récemment, Mark Carney est revenu sur le sujet, répétant que le risque de transition qui conduit à une réévaluation extrêmement rapide de certains actifs peut déstabiliser le marché. Mark Carney résume cette idée par une formule forte « réussir c’est échouer » (Success is failure), autrement dit, une transition énergétique qui entraînerait une dépréciation brutale des actifs carbonés et d’importantes pertes financières, menacerait la stabilité financière.

La lutte contre le réchauffement climatique et la réalité de l’industrie pétrolière

Selon l’Agence internationale de l’énergie, le pétrole et le gaz représentent 32 % des émissions globales des gaz à effets de serre et 54 % des émissions de CO2, ce qui permet à certains d’identifier le secteur de l’extraction pétrolière comme l’un des principaux responsable du réchauffement pour mieux crier haro sur le coupable sans tenir compte de la demande en pétrole tirée par les autres secteurs d’activité (la chimie, le transport ou l’industrie par exemple).

L’accord de Paris sur le climat de 2015, qui ambitionne de contenir la hausse des températures « bien en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels » implique de faire substantiellement baisser les émissions de CO2 à horizon 2040, de poursuivre la baisse au-delà et de passer, à un horizon encore plus lointain, aux « émissions négatives ».

Les solutions de géo-ingénierie permettant de récupérer le CO2 issu d’une usine, le transporter et le stocker (CCS pour Carbon Capture and Storage) et celles associant à ce procédé la production de bioénergies (BECCS pour BioEnergy with CCS) semblent prometteuses même si des travaux de recherche doivent encore être menés.

Le prochain rapport spécial du GIEC à paraître cet automne doit aborder tout particulièrement le thème des émissions négatives. Parallèlement, il convient de continuer à assurer la fourniture de l’énergie. La solution passe par la transition énergétique et, bien évidemment, pas par l’interruption de toute production.

Rayer d’un trait de plume ces activités, qui représentent souvent un poids conséquent dans les indices boursiers, en arrêtant purement et simplement de les financer ne prend pas la pleine mesure des enjeux.

Faut-il pour autant considérer que le mouvement de décarbonisation des portefeuilles est irresponsable ? Ce n’est bien évidemment pas le cas comme en témoignent, par exemple, les indices boursiers dits « low carbon » ou le dynamisme du marché des Green bonds qui illustrent le caractère irréversible du mouvement de décarbonisation. C’est pourquoi, et alors qu’il est difficile, à l’heure actuelle de se passer du secteur pétrolier, une alternative au désinvestissement pour un investisseur consiste à accompagner activement sa transformation notamment via l’engagement actionnarial et de réserver l’exclusion aux pires formes de production d’énergie comme le charbon et les sables bitumineux.

L’action des financiers

Des situations particulières justifient des décisions exceptionnelles comme celle prise par BNP Paribas en octobre 2017 de cesser ses relations avec les acteurs dont l’activité principale est l’exploration, la production, la distribution, le marketing ou le trading de gaz et de pétrole de schiste et/ou de pétrole issu des sables bitumineux et de ne pas financer de projet d’exploration ou de production de gaz et de pétrole en Arctique. Ces activités sont en effet particulièrement dommageables pour l’environnement et des alternatives moins impactantes existent.

Au-delà, et surtout pour les grands gérants d’actifs, l’engagement actionnarial par l’exercice des droits de vote et l’accompagnement des entreprises du secteur pétrolier sont indispensables.

BNPP AM utilise activement le pouvoir que confère le vote en Assemblée Générale comme un levier pour obtenir des engagements forts des sociétés. En ce qui concerne le secteur pétrolier, notre action s’inscrit dans le cadre de l’IIGCC (Institutional Investor Group on Climate Change) et en collaboration avec nos pairs européens.

Au cours des dernières années, nous avons demandé à l’ensemble des Majors européens de nous démontrer dans quelle mesure le climat était intégré à leur stratégie et quel type de supervision le conseil d’administration exerce sur ces sujets. Ces dialogues constructifs ont contribué à sensibiliser les entreprises pétrolières européennes à l’importance de ces sujets.

Nous avons rejoint en décembre 2017, la Climate Action 100+ initiative. Cette démarche d’engagement a pour objectif de demander aux cent plus gros émetteurs de gaz à effet de serre de prendre des engagements fermes de réduction de l’ensemble de leurs émissions et de réellement intégrer le climat à leurs stratégies. De plus, dans nos fonds ISR, nous excluons depuis 2017, les producteurs de pétroles dont plus de 10 % de la production provient de sables bitumineux dont l’impact climatique et environnemental est incompatible avec notre philosophie d’investissement. L’ensemble de ces actions nous convainc de la nécessité et de l’utilité de ces dialogues entre émetteurs présents dans des secteurs à risques et actionnaires afin de les encourager à améliorer leurs pratiques et leurs performances climatiques.

D’autre part, pour les acteurs du secteur pétrolier, il s’agit de satisfaire la demande d’énergie tout en réduisant l’impact carbone de leur activité et de leurs produits sans négliger la viabilité économique de leur industrie, ce qui passe par une diversification des activités.

Cet aspect est crucial et implique que les sociétés pétrolières puissent continuer à investir, dans les énergies renouvelables d’abord et ce d’autant plus que, compte tenu de la force de frappe de ces acteurs, leurs investissements dans ce domaine, même s’ils sont encore insuffisants, représentent des montants considérables par rapport à ce qui peut être réalisé par d’autres intervenants.

Il est important aussi que les grandes entreprises pétrolières puissent mener plusieurs stratégies de front (par exemple en orientant leur portefeuille vers le gaz naturel ou en diversifiant leur activité vers les renouvelables, l’efficacité énergétique et l’électricité) pour aboutir à une diminution rapide et drastique de l’impact direct et indirect de leur activité sur le réchauffement climatique et pouvoir s’adapter….

C’est par les progrès techniques de toute nature permis par l’investissement que pourra se résoudre l’injonction exigeant davantage d’énergie moins émettrice de gaz carbonique, et en aucun cas par la disparition immédiate des producteurs.

A moyen et à long terme, ceux-ci devront, bien sûr, considérablement réduire leurs activités autour des énergies fossiles pour se recentrer sur les sources d’énergies les moins émettrices et les plus compatibles avec l’objectif de limiter la hausse des températures à moins de 2°C d’ici la fin du siècle.


Pour plus d’articles sur notre thème d’investissement socialement responsible (ISR), cliquez ici.

Trouver d’autres informations sur la campagne ESG de BNP Paribas Asset Management ici.

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