Pourquoi les investisseurs devraient s’intéresser à l’économie sociale

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Composée de coopératives, de mutuelles, d’associations à but non lucratif, de fondations et d’entreprises sociales, l’économie sociale prend une place de plus en plus importante au sein de l’économie globale. Ces structures ont vocation à relever des défis tant sociaux qu’environnementaux et créent des millions d’emplois en développant des solutions et des modèles économiques innovants. Pour mener à bien cette mission et accélérer leur développement, elles recherchent de nouveaux investissements à long terme.

Des philanthropes, des banques privées et des fondations d’entreprises aident déjà le secteur à poursuivre ses innovations. Mais quand il s’agit de mettre en place de nouveaux business models et de développer l’activité, ces entreprises sociales ont besoin d’investissements, pas de subventions. La situation pourrait néanmoins évoluer car les autorités réglementaires cherchent à orienter une part plus importante de l’épargne vers le financement des petites et moyennes entreprises (PME), dont celles de l’économie sociale.

Si la puissance financière des grands investisseurs institutionnels, comme les fonds de pension, pouvait être mise à disposition de l’économie sociale, quel potentiel cela offrirait-il aux investisseurs et aux entreprises sociales ? Et le modèle français « 90/10 » pourrait-il être répliqué dans d’autres pays et ainsi inciter des investisseurs à long terme à contribuer au financement de l’économie réelle dans une optique sociale ?

Deux millions d’entreprises sociales, 11 millions d’employés

Selon la Commission européenne, deux millions d’entreprises interviennent dans l’économie sociale en Europe, soit 10 % de toutes les entreprises de l’UE. Plus de 11 millions de personnes (6 % des employés de l’UE) travaillent dans l’économie sociale. Ces acteurs ont des formes juridiques différentes et interviennent dans des domaines qui vont de l’agriculture à la banque, en passant par la fourniture d’ateliers et de programmes d’emplois protégés. Ils ont tous un même but : réinvestir leurs bénéfices pour atteindre des objectifs sociaux. Ces entreprises servent aussi de catalyseurs à l’innovation sociale : elles répondent aux besoins spécifiques d’un grand nombre de personnes défavorisées (chômeurs de longue durée, travailleurs en situation précaire), de personnes ayant des difficultés pour accéder aux logements sociaux ou aux services de santé ou qui en sont exclues, ainsi que des personnes à mobilité réduite et des personnes âgées, qui ne sont pas complètement prises en charge par l’État ou le secteur privé.

Un secteur permettant aux investisseurs institutionnels d’améliorer leur performance ESG (environnementale, sociale et de gouvernance)

Comme la quasi-totalité des entreprises sociales sont des PME non cotées, investir dans leur capital peut sembler incompatible avec la stratégie d’allocation de la plupart des investisseurs. Mais il est selon nous possible de connecter les besoins financiers de ces entreprises pour obtenir des financements et accroître leur activité avec les objectifs des investisseurs institutionnels adeptes d’une approche responsable, qui souhaitent diversifier leurs investissements et améliorer leur performance ESG.

Pour beaucoup de pays, le mécanisme « 90/10 » à la française sera le prochain grand développement en Europe et renforcera le poids de ce secteur dynamique dans la croissance du PIB, tout en cherchant à relever certains des plus grands défis du 21e siècle.

Voilà plus de 15 ans que la France a mis en place une solution permettant d’orienter l’épargne vers l’économie sociale, dont l’efficacité n’est plus à démontrer. La réglementation impose aux entreprises de proposer à leurs employés au moins un fonds solidaire dans le plan de retraite anticipée volontaire (2001) et le plan d’épargne des employés (2008).

Fonds 90/10 : une croissance multipliée par six en sept ans

La grande majorité de ces fonds solidaires sont dits « fonds 90/10 » car 90 % de leur encours sont investis dans des actions ou des obligations d’entreprises adoptant une approche ISR, et les 10 % restants dans des structures/entreprises sociales via des instruments de dette, de capital ou des fonds de microfinance. L’intérêt de cette approche, c’est qu’elle permet de mobiliser facilement les capitaux privés d’investisseurs non-qualifiés et de les investir dans des PME sociales et « vertes ». Le processus est « quasiment indolore » grâce aux 90 % du fonds investis de manière « classique » et qui permet d’obtenir des performances financières, une liquidité et un niveau de risque quasiment identiques. Comme les « fonds 90/10 » investissent dans les entreprises sociales les plus établies et dont l’impact social réel est le plus probable, le risque de défaut est pratiquement inexistant.

Ces fonds gagnent en popularité auprès des employés, à tel point que le marché a vu sa taille multiplier par six en sept ans, passant de 1 milliard d’euros en 2009 à 6,2 milliards à fin 2016 (cf. graphique 1). Cette croissance peut s’expliquer par la sensibilisation accrue des épargnants à l’économie sociale grâce aux rapports d’impact social publiés par les fonds solidaires, qui en démontrent tous les bienfaits : les chômeurs qui ont retrouvé un emploi, les familles défavorisées qui ont obtenu un logement ou encore les entrepreneurs qui ont pu lancer leur affaire.

Graphique 1 : les fonds solidaires se développent rapidement

l'economie sociale

Source : Finansol, données au 15/06/2017

Imaginez un instant que seulement 1 % de toute l’épargne française était investi dans des fonds 90/10. Cela permettrait de mobiliser automatiquement 2 milliards d’euros à investir dans des PME sociales et vertes (Banque européenne d’investissement (BEI), 2016). C’est actuellement l’idée qui circule au sein des pays du G7 (cf. Comité de pilotage mondial sur l’investissement à impact social), qui estiment qu’elle constitue une solution potentiellement facile et puissante pour stimuler l’économie sociale et donner aux employés et aux individus l’opportunité de contribuer à cette évolution.

Au Royaume-Uni, Big Society Capital suit de près le développement du modèle français 90/10 et réclame désormais activement son adoption par les investisseurs britanniques. Le 11 mai 2017, cette banque publique dédiée à l’entrepreneuriat social a participé à une conférence organisée conjointement par le gouvernement britannique et le Forum économique mondial, intitulée « Exploring impact investing for the mainstream ». À cette occasion, les fonds 90/10 ont été plébiscités par l’audience composée d’investisseurs institutionnels, de gérants d’actifs et de banquiers privés. Le principe des fonds 90/10 a été adopté par un groupe d’experts formé par le gouvernement britannique, qui cherche à développer la finance inclusive.

Même si tous ces arguments semblent convaincants, des barrières doivent encore être levées. Dans de nombreux pays, il faut encore revoir le statut des organismes de placement collectif pour leur permettre de diversifier leurs investissements en faveur d’émetteurs non cotés. Cela nécessiterait de sensibiliser les acteurs du secteur financier et de les inciter à faire la promotion des fonds solidaires. Il conviendrait également de vérifier l’existence d’un ratio de liquidité/un mécanisme adapté dans le fonctionnement des fonds pour absorber les fluctuations des actifs et ne pas exercer de pressions trop fortes sur la situation financière des entreprises non cotées.

Quelle est la prochaine étape ?

La prochaine étape du développement de la finance à impact social concernera plus particulièrement l’économie sociale. Selon nous, de par sa capacité à atteindre les buts qu’il s’est fixés, ce « troisième secteur », entre les secteurs public et privé, est très prometteur. Il propose des solutions aux problématiques de nos sociétés modernes et aux laissés-pour-compte. Il marie subtilement l’innovation sociale et la croissance économique. C’est pourquoi il a toute sa place dans la réflexion des investisseurs à long terme.


Achevé de rédiger le 30/06/2017

Jacky Prudhomme

Head of ESG Integration and Social Business Investments

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