Il y a des marchés parfaits comme il y a des poissons volants (2/3)

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Dans cet article, partie 2 de notre série en trois parties*, Investors’ Corner présente la réflexion sur les mécanismes et les imperfections du marché du prix Nobel Jean Tirole, l’un des principaux intervenants du Forum de l’investissement 2019 de BNP Paribas Asset Management sur le thème des phénomènes de rupture dans l’économie des superstars.


Il y a des marchés parfaits comme il y a des poissons volants[1]

Les mécanismes de marché, théorisés à la fin du XIXe siècle (cf. notre article Introduction aux travaux de Jean Tirole), sont couramment utilisés en finance : fixing des cours d’ouverture et de clôture, cotations en continu sur le marché des actions et le marché des changes[2] . Les marchés financiers sont centralisés, les produits qui s’y échangent sont parfaitement homogènes, les acheteurs et les vendeurs sont suffisamment nombreux et anonymes et peuvent échanger leur rôle. Un acheteur deviendra vendeur à l’occasion de sa prochaine intervention sur le marché pour prendre des bénéfices, stopper ses pertes ou parce que ses anticipations auront changé. Le prix auquel se font les transactions est unique et déterminé par le mécanisme de marché.

Les marchés de matières premières présentent quelques caractéristiques différentes, notamment parce que les intervenants se situant d’un seul côté du marché et sont soit vendeurs soit acheteurs. Le marché permet donc la rencontre de producteurs et de consommateurs, comme sur un marché des biens et services. Toutefois, sur les marchés des matières premières s’exerce aussi une concurrence parfaite, parce que les produits sont homogènes.

Les marchés ne sont pas que financiers, loin de là

Sur les marchés de biens et services, la concurrence parfaite n’est pas un concept opérationnel du fait de la variété des produits demandés par le consommateur, l’asymétrie d’information et le manque de coordination. Cette réalité est mieux reflétée par la concurrence monopolistique, avec, à l’extrême, des situations de monopole, qui donne un pouvoir de marché[3] à une seule entreprise. Quand il y a peu d’entreprises, elles peuvent interagir, ce qui caractérisera un oligopole.

Les marchés des biens et services, dans leur fonctionnement, peuvent donc être qualifiés d’imparfaits[4] par rapport aux postulats de la concurrence parfaite. Une règlementation peut être mise en place pour corriger les dérives de ces « imperfections » et/ou transformer la structure d’une industrie (par exemple pour ouvrir un monopole à la concurrence). Il s’agira, en modifiant la situation initiale donnée, d’améliorer l’équilibre et, ainsi, le bien-être social.

Pour réguler, il faut d’abord identifier les caractéristiques principales de l’économie.

La concurrence parfaite à l’épreuve du réel

Dans la concurrence parfaite, la seule information pertinente est le prix d’équilibre (p*). En particulier, une entreprise (« offreur » dans le tableau) n’a pas à connaître le comportement de ses concurrents et de ses clients. Il n’y a qu’un seul produit par marché. Cette situation correspondrait à l’hypothèse d’une économie dirigiste et centralisée où le consommateur n’a aucun choix du produit à consommer. On montre facilement que le prix d’équilibre est égal au coût marginal et qu’à l’équilibre général, ce prix s’établit au coût moyen minimal. Il en résulte que le profit économique, calculé comme la différence entre les recettes et les coûts (qui comprennent notamment les salaires et la rentabilité du capital) est nul.

Tableau de synthèse : les imperfections du marché

Dans les autres cas présentés dans le tableau ci-dessus, l’entreprise est « faiseuse de prix ».

Une concurrence monopolistique s’observe lorsque les vendeurs sont nombreux (comme en concurrence parfaite), chaque entreprise fixe son prix (comme dans une situation de monopole) et les produits sont différenciés mais substituables. Ils ont sensiblement la même fonction pour l’acheteur sans être homogènes. La décision d’achat va dépendre des préférences du consommateur et des conditions de vente.

Pour un produit ou un service, la différenciation pour le consommateur (la variété de l’offre) se fait surtout par les caractéristiques du produit, et notamment sa qualité (montée en gamme ; fonctionnalités ou services différents). La variété des produits est commune à la concurrence monopolistique, au monopole et à l’oligopole et explique pourquoi l’entreprise doit avoir des informations sur la demande du consommateur pour fixer un prix. Cette connaissance permet notamment d’établir comment le consommateur réagira à un changement de prix ou de qualité. On voit ici apparaître la notion d’élasticité-prix, très importante en micro comme en macroéconomie et qui présente la particularité de ne pas résulter d’un calcul théorique mais de vérifications empiriques. La stratégie de l’entreprise repose en grande partie sur la connaissance des élasticités-prix de ses clients pour chaque type de produits ou de services.

Cas du monopole et de l’oligopole

La concurrence monopolistique est intermédiaire entre la concurrence parfaite et le monopole. Il est important de comprendre la spécificité du fonctionnement d’un monopole (ou d’un oligopole qui en constitue une variante) pour mieux saisir les tenants et les aboutissants de la réglementation.

Un monopole est la situation où il n’y a plus qu’une seule entreprise qui vend un produit et fixe le prix qui maximise son profit. Selon la théorie économique, c’est un équilibre pour l’entreprise mais pas nécessairement un optimum pour l’ensemble de l’économie[5]. Cependant, de nombreuses raisons justifient l’existence d’un monopole au-delà du comportement de certaines entreprises prédatrices qui cherchent à accaparer tout le marché en absorbant ou éliminant leurs concurrents.

Une entreprise qui a un coût moyen de production décroissant du fait de coûts fixes élevés (nécessité de constituer un réseau de transport ou de distribution – téléphonie, eau, gaz, électricité) se trouvera en situation de monopole naturel. La répartition de sa production entre deux entreprises ne serait pas optimale, leur coût moyen étant supérieur à celui du monopole. L’Etat peut également choisir d’institutionnaliser un monopole (concessions). Il négocie alors un prix plus favorable au consommateur mais doit aussi tenir compte des coûts de l’entreprise. L’exploitation d’une ressource naturelle ou d’un brevet entraîne souvent une situation de monopole, généralement limitée dans le temps. Des innovations technologiques peuvent temporairement créer un monopole entre le moment où elles sont mises en œuvre et celui où d’autres innovations les remplacent. N’oublions pas que les innovations se retrouvent dans la fonction de production, et donc dans les coûts de production (par exemple robotisation) mais aussi dans les produits, et donc dans la demande (par exemple ordinateurs portables). C’est un facteur majeur de la croissance économique à long terme. C’est le concept de « destruction créatrice » mis en évidence par Joseph Schumpeter.

Dans le cadre des changements technologiques rapides qui marquent le début du XXIème siècle, cette situation se rencontre plus fréquemment : on ne révolutionne pas tous les jours la production automobile avec le fordisme mais on peut imaginer plus rapidement des innovations sur les produits et les services grâce aux avancées de certaines technologies.

La théorie économique enseigne qu’en situation de monopole, la quantité produite est inférieure et le prix de vente plus élevé qu’en concurrence parfaite. Pour autant, un monopole ne s’affranchit pas de la fonction de demande du consommateur au moment de fixer le prix de vente qui va conditionner son taux de marge. Si la demande varie peu en fonction du prix, le pouvoir de marché de l’entreprise monopolistique sera élevé. Elle peut aussi décider de proposer des produits de qualité et de prix différents pour récupérer le maximum du surplus du consommateur.

En situation d’oligopole, les entreprises doivent interagir

Les oligopoles s’observent en pratique dans de nombreux secteurs d’activité comme la construction automobile ou l’industrie du tabac mais aussi par exemple dans le secteur des brasseurs où quelques grands acteurs ont racheté leurs concurrents plus petits ces dernières années. Une coopération entre les entreprises au sein d’un oligopole aboutit à la création d’un cartel ou bien à des monopoles locaux (« partage du monde » entre deux compagnies françaises à une certaine époque dans le transport aérien ; distribution de l’eau).

Dans la plupart des cas, un oligopole est non-coopératif et chaque entreprise va prendre ses décisions (sur le prix ou sur les quantités) en fonction de ce qu’elle suppose être le comportement des autres membres de l’oligopole. En langage économique, il s’agit de faire des hypothèses sur la fonction de réaction des concurrents. Cette étape vient s’ajouter à la connaissance de la fonction de demande des consommateurs que nous avons mise en évidence pour la concurrence monopolistique et pour le monopole.

Une nouvelle approche de l’entreprise

Un des apports importants des travaux de Jean Tirole a été la formalisation les interactions dans un oligopole par la théorie des jeux. Auparavant, pour l’économiste, une entreprise était, de fait, une boîte noire (qui permet de transformer divers entrants en produit final et dont la fonction de coût permet d’établir un prix de vente). La portée des études systématiques était de ce fait limitée : il est possible de constater une corrélation entre, par exemple, le taux de concentration d’une industrie et les profits réalisés par les entreprises du secteur sans saisir les causalités à l’œuvre. Les conclusions qui pouvaient être tirées de telles études étaient souvent rudimentaires (lutter contre les cartels, casser les monopoles) et sans véritable dimension prospective, ce qui réduisait leur efficacité.

En permettant, toujours à travers des modèles, l’étude rigoureuse des interactions stratégiques, l’économiste pourra apporter des conseils plus pertinents (à l’entreprise pour son organisation ou à l’état pour la règlementation) qui seront adaptés à une industrie spécifique. Cette approche permet de tenir compte des asymétries d’information et de comprendre de quelle façon un changement de règlementation peut les corriger. La théorie de l’organisation industrielle a permis de passer du constat comportementaliste statique (telle industrie se trouve dans telle situation) à une approche cognitive de l’entreprise (relations avec les concurrents, politique de recherche et développement, différenciation des produits). La compréhension des choix stratégiques (passés et futurs) permet de mieux spécifier les caractéristiques particulières du secteur et de rendre ainsi la réglementation plus efficace (ouverture à la concurrence, régulations de firmes dominantes).

Dans notre troisième article, nous illustrerons, par quelques cas pratiques, les avantages de cette approche que la rapidité des innovations technologiques rend encore plus pertinente.


[1] Détournement d’une formule de Michel Audiard prononcée par Jean Gabin dans le film Le Président (Henri Verneuil, 1961)

[2] Jusqu’en 1992, les fixings de change à Paris se faisait comme une procédure de « tâtonnement » à la Walras, qui lui-même s’inspira des cotations de la rente perpétuelle négociée dans les années 1870. Le marché des changes est « centralisé » par les arbitrages continuels entre les devises et entre les différentes places.

[3] L’entreprise a un pouvoir de marché lorsqu’elle décide de fixer un prix au-dessus de son coût marginal. En concurrence parfaite, une entreprise qui choisit un prix supérieur au prix d’équilibre perd toute sa clientèle, l’élasticité de substitution étant infinie.

[4] Ils sont notamment imparfaits comme mécanismes de coordination de l’offre et la demande. Les coûts de transactions invisibles (coûts de recherche) ne sont plus nuls comme sur un marché parfait.

[5] Le prix du monopole, supérieur au coût marginal, a pour conséquence de réduire le surplus du consommateur et de diminuer le bien-être social par la perte de poids mort (deadweight loss).

*Lire aussi :  Introduction aux travaux de Jean Tirole (Partie 1) / Jean Tirole – Pourquoi et comment réglementer ? (Partie 3) / Firmes superstars : concentration du pouvoir hors de contrôle ? / Le renforcement des oligopoles à l’origine des maux des économies développées ?


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Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur à la date de publication. Elles émanent des informations disponibles et sont susceptibles de changer sans préavis. Les équipes de gestion peuvent avoir des opinions différentes et prendre des décisions d’investissement autres en fonction des clients.

 

Nathalie Benatia

Macroeconomic Content Manager

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