Quel rôle pour l’industrie pharmaceutique et les investisseurs ?

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Le secteur pharmaceutique est une préoccupation majeure pour un investisseur, non seulement d’un point de vue financier compte tenu de son poids dans les indices, mais également d’un point de vue de santé publique au regard du rôle sociétal essentiel qui consiste à utiliser la recherche fondamentale pour la matérialiser dans des médicaments afin de les rendre disponibles à la population.

Ce secteur suit un business model très particulier puisqu’il subit une tension intrinsèque. D’une part, il se doit de maximiser les profits tout en étant également tenu, d’autre part, de répondre aux besoins de santé publique. Ces deux impératifs ne sont pas toujours compatibles.

La difficulté de concilier ces deux objectifs distincts, impératif de santé publique et nécessité de générer suffisamment de bénéfices pour investir dans de nouveaux médicaments et répondre aux attentes des actionnaires – a fait l’objet d’une conférence-débat entre professionnels de l’investissement organisée par BNP Paribas Asset Management dans le cadre de son cycle de conférences le Club du Cercle développement durable (1) qui s’est déroulée à l’Institut Pasteur à Paris.

Ont participé à cette conférence-débat animée par Erik Orsenna, écrivain et membre de l’Académie française : le Docteur Jean-François Chambon, Directeur de la communication et du mécénat de l’Institut Pasteur et Helena Viñes Fiestas, Responsable de la recherche Environnementale, sociale et Gouvernance (ESG) de BNP Paribas Asset Management.

Les tensions auxquelles est confronté le secteur pharmaceutique

L’expérience a montré que l’industrie pharmaceutique adopte de plus en plus une approche de long terme afin de faire coïncider les intérêts financiers et de santé publique. Néanmoins, des tensions persistent au sein de l’industrie. Comment se matérialisent-t-elles ?

Tout d’abord, elles se concrétisent au sein de la recherche et développement (R&D). Le directeur d’un grand laboratoire investira dans des maladies ayant un potentiel de rentabilité plus important, c’est-à-dire qui affectent le plus grand nombre de personnes capables de rembourser leurs dépenses de santé, soit via l’État, soit via des compagnies privées. Ce paradigme explique généralement les maladies « négligées », affectant les habitants des pays pauvres, ainsi que les maladies « orphelines » (rares) ou certains types de médicaments tels que les vaccins et les antibiotiques.

Un autre défi est celui de rendre les médicaments plus disponibles à la population. Un contrat implicite entre la société et l’industrie prévoit que la société confie la responsabilité à l’industrie de développer des médicaments en échange de l’octroi de brevets et l’exclusivité des marchés. Ces brevets et l’exclusivité des marchés donnent un certain pouvoir à l’industrie pour négocier les prix avec les gouvernements, mais ça ne se limite pas à cela. Dans de nombreux pays, aucune sécurité sociale ne couvre le prix des médicaments. Les individus doivent sortir l’argent de leur poche, sachant que le coût des médicaments, notamment pour les maladies chroniques, est très élevé et que plus de 3 milliards de personnes vivent avec moins de 2,5 dollars par jour.

Premiers pas pour corriger les défauts du marché

Même si les pouvoirs publics sont les premiers responsables, l’industrie a compris qu’elle devait trouver des solutions. Les premières étaient louables mais insuffisantes puisqu’elles ne consistaient qu’en un don de médicaments, en un peu de R&D concernant la tuberculose et la malaria, voire des réductions de prix sur une poignée de médicaments.

Comment articuler ces deux tendances entre les domaines dans lesquels il y a un vrai marché et d’autres où il n’y en a pas mais où un système de santé public existe ? L’affaire est complexe. Une logique uniquement privée pour la recherche appliquée ne pourra s’orienter qu’à la condition que les marchés existent. En leur absence, la recherche fondamentale doit être financée par des fonds publics. Dans le même ordre d’idée, une partie de la population mondiale peut à peine se permettre les médicaments génériques les moins chers. Les compagnies ne peuvent pas non plus donner gratuitement leurs médicaments. Mais l’industrie a beaucoup appris. Et le marché mondial a aussi changé.

Ajuster le modèle d’entreprise

En 2007-2008, un point de tension a émergé au sein de l’industrie. Les brevets commençaient à expirer sans aucune innovation à l’horizon. Le modèle de succès commercial de l’industrie, jusque-là rémunérateur, qui concernait uniquement quelques médicaments très porteurs, a alors touché à sa fin. L’industrie a détourné son attention des médicaments innovants révolutionnaires au profit de la prolongation de la durée des brevets ou des innovations mineures aux médicaments vedettes existants. Les compagnies de biotechnologie les plus dynamiques ont entre-temps remporté la course à l’innovation.

En outre, les économies émergentes sont devenues le principal moteur de croissance de l’industrie, représentant 70 % de celui-ci en 2013.

Les investisseurs inquiets d’un recul de la croissance ont demandé à l’industrie d’ajuster son modèle d’entreprise aux nouvelles réalités du marché, en commençant par réformer la R&D pour l’aligner sur les nouvelles sciences, diversifier les portefeuilles et dédier plus de ressources pour répondre aux profils des maladies des pays en développement.
Un laboratoire qui souhaite faire ses profits dans les pays émergents doit répondre aux besoins spécifiques de ces pays.

En l’absence de sécurité sociale, ou presque, dans ces pays, les compagnies doivent ajuster leurs prix au pouvoir d’achat de chaque pays et de leur gouvernement.

L’industrie a réagi. Elle a commencé par restructurer ses unités de R&D, a élargi ses portefeuilles de maladies et acquis des pionniers en biotechnologie. Ensuite, elle a mis en place une approche plus sophistiquée envers les marchés émergents. Certaines compagnies ont émis des licences volontaires aux fabricants de génériques de ces pays pour élargir l’accès ; d’autres ont opté pour un régime de tarification différenciée.

Pour autant, ces solutions n’ont pas encore permis de résoudre la problématique de l’accès aux médicaments pour ces maladies ou ces pans de la population « non rentables », même si les compagnies ajustent leur approche à ces marchés.
Les progrès actuels dans ce domaine sont aussi plus encourageants. Lorsque le marché est inexistant, l’action collective de plusieurs parties prenantes est la marche à suivre. Plusieurs mécanismes ont été créés en ce sens ces dernières années, notamment dans les vaccins. De grands consortiums multipartenaires, tels que Global Alliance for Vaccines and Immunization (GAVI), contribuent à « solvabiliser » le marché.

Les évolutions enregistrées depuis une cinquantaine d’années sont importantes. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et l’UNICEF ont lancé le programme élargi de vaccination dans les années 1974-1975, avec un objectif de vaccination universelle pour l’an 2000. Cet objectif n’a pas été atteint, mais la vaccination progresse, et c’est là que les mécanismes innovants de financement et de levée de fonds fonctionnent le mieux.

Comment les investisseurs peuvent-ils évaluer les efforts des compagnies pour répondre aux attentes de la société ?

L’investissement durable vise à analyser où la finance peut s’appliquer au mieux, alliant la rentabilité et la vision à long terme. L’analyse ESG de l’industrie pharmaceutique par BNP Paribas Asset Management’ ESG (2) s’appuie sur trois piliers principaux : la R&D, l’accessibilité et la gouvernance.

Pour le pilier de R&D, on analyse le pourcentage d’investissement des profits et le capital humain qui y sont dédiés, la manière dont elle est réalisée, les maladies dans lesquelles les laboratoires investiront, le portefeuille des entreprises, leur potentiel de productivité ou encore le type de collaboration développée avec d’autres institutions pour aider à répondre aux besoins de santé publique. Le niveau de transparence des essais cliniques est également analysé en détail. La Phase III de développement des médicaments détermine le degré de sécurité, d’efficacité et les futurs marchés des médicaments, et compte donc pour 30 % de l’évaluation globale.

Le deuxième pilier, l’accessibilité, tient compte des prix, la distribution, l’enregistrement et du marketing. L’enregistrement est notamment important pour vendre les médicaments dans chaque pays, il s’agit donc d’une étape cruciale pour assurer l’accès aux médicaments. De nombreux questionnements se sont posés sur le marketing de l’industrie, et malgré de vraies améliorations, il reste sous le feu des projecteurs.

Le troisième pilier, la gouvernance permet d’analyser d’éventuels problèmes de corruption et de pratiques illicites. De grands scandales ont éclaté dans l’industrie pharmaceutique. Le principal point analysé est la relation avec les autorités publiques. Les investisseurs devraient donc s’intéresser à ces relations, et notamment à la cohérence entre le discours de l’entreprise, les mécanismes de tarification et d’application des brevets, et la relation avec les institutions publiques.

Conclusion

Dans le classement des compagnies pharmaceutiques qui améliorent l’accès aux médicaments dans les pays en développement, nous pouvons affirmer aujourd’hui que le cours de l’action des 10 premières a surperformé celui de leurs pairs de 20 points de pourcentage chaque année. Rien n’indique par contre avec certitude si les entreprises les mieux gérées s’efforçaient aussi davantage à élargir l’accès aux médicaments, ou si une stratégie plus large et inclusive en matière de R&D et de tarification donnait de meilleurs rendements tout en améliorant l’accès aux médicaments.

Il existe des arguments en faveur de l’un comme de l’autre, mais en réalité, sur le long terme, les intérêts ou objectifs financiers et de santé publique convergeront. C’est pourquoi les investisseurs à long terme, comme BNP Paribas Asset Management, cherchent à savoir comment les compagnies assument leurs responsabilités pour améliorer l’accès aux médicaments. Non seulement parce que leur comportement pourrait nuire à leur réputation, mais surtout parce qu’il affecte la performance à long terme.

Pour obtenir votre script en entier contactez : Publication Centre <publicationcentre@bnpparibas-ip.com>

(1) BNP Paribas Asset Management s’est associé à Erik Orsenna pour former Le Cercle du Développement Durable, une initiative qui s'inscrit en droite ligne avec l'engagement de BNP Paribas Asset Management dans l'investissement responsable et durable. Le Cercle du Développement Durable a pour vocation de réunir des investisseurs institutionnels, particuliers et professionnels de la gestion et se veut un lieu d'échange, de réflexion et de débats sur les grandes thématiques du monde de demain et leurs impacts pour les investisseurs de long-terme.
(2) Pratiques environnementales, sociales et de gouvernance. Cette analyse tient compte des risques environnementaux et sociaux susceptibles d’influencer la capacité des entreprises à générer des rendements à long terme.
Erik Orsenna

French writer, economist and member of the Académie française

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